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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/505

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l’intelligence humaine flottait irrésolue, parmi des lignes vagues et des souvenirs incertains. Elle put réaliser, sous la tutelle de l’Eglise, un degré de civilisation avancée, alors qu’elle ne faisait encore que balbutier la langue politique. L’esprit fut en arrière sur l’âme et le cerveau sur le cœur. Notre grand roi saint Louis, plus pur que Marc-Aurèle, préparait comme un enfant ses expéditions d’outre-mer et démembrait de ses propres mains son royaume, par scrupule de conscience. Dans aucun temps peut-être, les boulines n’ont atteint un but si différent de celui qu’ils se proposaient, et tandis que Rome antique avait développé sa puissance par une croissance logique, comme le chêne sort du gland, l’Europe adulte sembla tourner le dos à l’Europe du moyen âge.

Cet éveil tardif, incomplet, presque involontaire de la raison d’état me paraît le fait capital de l’ancien régime. On vit enfin des princes et des ministres clairvoyans se faire les collaborateurs de la Providence et restaurer la notion de l’Etat qui avait sombré dans le chaos [1]. L’avantage de la continuité dynastique apparut derrière le simple désir d’établir les siens. La suzeraineté féodale servit de prétexte pour grouper de vastes territoires sous la même autorité. Les armées permanentes remplacèrent l’appel tumultueux des vassaux. L’ambition de s’agrandir fut tempérée par de sages réflexions sur la contiguïté des territoires. Mais d’abord, cette sagesse, qui distinguait les linéamens des futurs Etats, dut se cacher pour agir, car elle froissait trop d’intérêts et de croyances.

Qu’on se rappelle, en effet, l’aspect de l’Europe à l’aurore des temps modernes, vers la fin du XVe siècle ; que l’on considère cette végétation inouïe de petites souverainetés, cette poussée de sève politique qui semble épuiser la variété des combinaisons humaines et mêler, dans un désordre inexprimable, les formes du passé et celles de l’avenir : la tradition antique encore vivante à Constantinople, mais prête à disparaître sous le fanatisme rudimentaire des Osmanlis ; — le fantôme du saint empire germanique qui s’effondre lentement et dont le reflet dore encore la couronne des rois ; — l’Eglise battue en brèche, mais toujours debout, enveloppant de son souple réseau la chrétienté tout entière : — au-dessous de ces êtres immenses et déjà débordés, les princes impatiens de se détacher du monument gothique où la foi les emprisonne : — des vassaux plus riches que leurs maîtres et non moins impatiens du joug ; — des seigneurs de sac et de

  1. G. Hanotaux, Cardinal de Richelieu, loc. cit.