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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/504

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orageuse des peuples contre les périls du dedans et du dehors. Le plus grand vient d’eux-mêmes, de l’ignorance et de l’indocilité de leurs membres, de cette courte vue qui ne peut dépasser ni l’horizon du champ paternel, ni celui d’une chétive et misérable existence.

Pendant cet âge d’inconscience, les sociétés humaines sont régies par des lois presque aussi brutales que celles qui gouvernent l’univers matériel. La nature se sert de nos passions comme d’un instrument pour atteindre ses fins. Elle dompte l’ambition par l’ambition et l’égoïsme solitaire par l’égoïsme conquérant. Elle façonne violemment les hommes à la subordination nécessaire pour former ces grands êtres collectifs qui doivent agir et penser en commun. Mais par quels longs circuits ! par quels tâtonnemens ! que d’hésitations, que de massacres, que de retours en arrière, que de siècles troubles et incertains, où les hommes, selon le mot du poète, « semblent chercher confusément le chemin de la vie ! » Dans ce combat acharné des instincts les uns contre les autres, la nature opère avec cette lenteur et cette prodigalité qui ne compte ni le temps perdu, ni les existences sacrifiées. C’est l’âge des conquêtes inutiles et sanglantes, des dominations qui passent et disparaissent, faisant le vide autour d’elles. La plupart des chefs n’ont pas de dessein suivi ; ou bien, s’ils en ont un, la trame, à peine nouée, se rompt à chaque instant, par un partage impolitique, par un démembrement. L’œuvre compromise ne se redresse qu’après de pénibles détours. Des lueurs d’une intelligence d’Etat s’allument dans quelques cerveaux. Des princes conçoivent l’ébauche d’un pouvoir fort et stable. Puis tout à coup la lueur vacille et s’efface. On croyait tenir un homme d’Etat, on n’a devant soi qu’un soldat qui distribue le butin à ses compagnons, un père qui divise son héritage entre ses en fans ; et de nouveau, pour reconstituer le royaume démembré, il faut s’en remettre aux lentes pressions, aux attractions sourdes, à la force des choses plutôt qu’à la volonté des hommes.

Une circonstance particulière a prolongé, pour notre Europe, cette enfance politique bien au-delà des bornes ordinaires. C’est que, pendant plus de dix siècles, l’Europe a poursuivi un idéal diamétralement contraire à celui de l’Etat moderne : tantôt la reconstitution du saint empire romain, tantôt l’unité de la famille chrétienne, tantôt le morcellement féodal ; mais cette conception moyenne d’un Etat compact et limité est la dernière à laquelle elle se soit arrêtée. Entre la petite patrie locale, bornée aux murs de la cité ou du château, et la grande patrie chrétienne,