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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/501

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pendant quelques minutes toutes ces convoitises en suspens, Puis il saute au cou du comte d’Harrach, et lui dit en espagnol, fort haut : « Monsieur, c’est avec beaucoup de plaisir… oui, Monsieur, c’est avec une extrême joie que pour toute ma vie… » et redoublant d’embrassades pour s’arrêter encore, puis achever : « et avec le plus grand contentement que je me sépare de vous et prends congé de la très auguste maison d’Autriche. » La toile tombe sur ce tour de Scapin.

Le troisième acte se passe en France, dans le petit salon de Mme de Maintenon. Elle se tient discrètement au bout de la table et fait la modeste. Cinq personnages : le roi, le dauphin et trois secrétaires d’Etat, ouvrent devant elle « la plus grande et la plus importante délibération qui, de tout ce long règne et de beaucoup d’autres, eût été mise sur le tapis. » Les avis sont partagés, les argumens se balancent, comme dans les tragédies classiques : deux pour s’en tenir au traité de partage, deux pour accepter le testament. Rien de plus grave, de plus mesuré, de plus solide que les plaidoyers des parties contraires. Chacun parle avec tant de force et de logique, que le dernier semble avoir raison. Même à distance et sachant que l’acceptation du testament a été la faute capitale de Louis XIV, nous nous sentons ébranlés par des raisonnemens si forts. Après les discours pressans de Maxime et de Cinna, c’est-à-dire de Beauvilliers et de Pontchartrain, Auguste, je veux dire le roi, « conclut sans s’ouvrir… Il dit que l’affaire méritait bien de dormir dessus et d’attendre vingt-quatre heures ce qui pourrait venir d’Espagne. »

Le quatrième acte nous montre l’arrivée des envoyés d’Espagne, le mouvement et la curiosité de la cour à Versailles, comme une réplique plus majestueuse à la scène de Madrid. Le mouvement nous emporte comme il entraînait les contemporains. Si la scène était représentée devant nous, telle qu’un tableau de Versailles la reproduit encore, si le roi s’avançait, tenant le jeune duc d’Anjou par la main, et prononçait, avec sa dignité suprême, les fameuses paroles : « Monsieur, le roi d’Espagne vous a fait roi ; les grands vous demandent ; les peuples vous souhaitent, moi j’y consens… » nous ne pourrions nous empêcher d’applaudir. Hélas ! c’est le dernier rayon du grand siècle. Pour rester dans les proportions classiques, il eût fallu s’arrêter à l’entrée triomphale dans Madrid. Malheureusement, le cinquième acte est un long drame de treize ans qui ne finit qu’à la paix d’Utrecht, un drame shakespearien, éclairé par les lueurs sinistres de Blenheim et de Ramillies. Voilà le triste revers de la comédie de cour. Mais la figure du vieux souverain grandit avec