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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/495

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Les titres du roi ont été longtemps leurs seuls titres. Les successions, les mariages, les renonciations, les clauses de réversion formaient leur droit public. Leurs archives ressemblent à un vaste arsenal où les légistes puisent des argumens et des distinctions pour défendre les droits de leurs maîtres, et ces cours, tout à l’heure si policées, deviennent à la moindre brouille des lieux de chicane où retentit la verbeuse éloquence d’une armée de procureurs. Point de guerre qui ne soit précédée d’une bataille de mots, où l’on s’accable mutuellement sous le poids des liasses de parchemins. Les princes les plus philosophes, ceux qui, comme Frédéric II, ne croient qu’à la force, font cette concession aux mœurs de leur temps, et l’invasion de la Silésie commence par une procédure féodale. C’est en filet le droit féodal qui continue de gouverner les rapports extérieurs des Etats. Le chef de la maison royale incarne dix siècles d’histoire. Il est une tradition vivante. Les peuples adorent en lui l’image de leur unité. Si, dans un mouvement de colère, ils détrônent ou décapitent un roi, ils n’ont rien de plus pressé que d’en faire un autre et de suspendre leur existence à la continuité d’une dynastie. Un interrègne semble une rupture dans la chaîne des temps. Même après que les sujets ont fait brèche dans le pouvoir absolu et conduisent leurs propres allaires, ils abandonnent, au souverain celles du dehors. Ils s’échauffent sur un intérêt de commerce, sur un péril immédiat, mais les intérêts lointains les touchent peu. Il n’est pas de sujets plus libres et plus tiers que les Anglais : ils ont chassé les Stuarts, acclamé une dynastie nouvelle et même, sous la reine Anne, continué, malgré leur souveraine, les entreprises de Guillaume III contre la France. Ils ont donc une forte prise sur les allaires du dehors. Cependant, ayant appelé au trône un petit prince allemand, ils tolèrent que ce prince ait une politique à lui qui, parfois, gène et contrarie celle de la Grande-Bretagne. En 1715, un de nos diplomates, le marquis de Bonnac, écrit : « Le roi d’Angleterre a présentement un si grand intérêt à ce qui se passe dans le Nord, à cause de ses Etats d’Allemagne, que, s’il peut tirer quelque usage des forces de la nation anglaise, ce sera pour en profiter de ce côté-là… »

Aussi, le roi garde le rôle principal au dehors, alors même que son pouvoir est limité au dedans. « C’est le sort des monarchies, dit Voltaire, que leur prospérité dépende du caractère d’un seul homme. » Le testament de cet homme change la face du monde. Sa volonté, son caprice ou sa mauvaise humeur éteignent ou rallument les guerres. Une infirmité, une maladie, une mort, moins encore, deux mots glissés par une favorite, et voilà