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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/494

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Il ne suffit pas de comprendre les mœurs de l’ancienne monarchie, il faut les sentir. Je conseille à tout Français, avant même d’ouvrir un livre d’histoire, d’aller faire un tour à Versailles. Nul temple n’a conservé plus exactement l’empreinte du demi-dieu qui l’habitait. Laissez-vous pénétrer par cette grandeur solide et imposante que la royauté détruite emplit encore d’un auguste silence. Considérez ces larges avenues convergeant vers un centre unique, ces dépendances : — écuries du roi, intendance du roi, chenil du roi ; — un corps d’année y tiendrait à l’aise. Parcourez cette ruche immense, aujourd’hui déserte, où nous avons encore entendu, après 1871, le bourdonnement des services publics, absorbés et comme engloutis dans cette majesté tranquille ; dont ils ne troublaient même pas la symétrie. Surtout, regardez cette statue de bronze, qui se dresse au milieu de la cour d’honneur. Est-ce un mortel, ou n’est-ce pas plutôt, l’image de Jupiter Olympien qui manie la foudre sans colère, parce que son pouvoir est sans borne ? Autour de lui, la Restauration a élevé les statues énormes et contournées des grands hommes, mais tous ces colosses ont beau agiter leurs panaches et prendre des poses théâtrales, ils paraissent petits devant le geste tranquille du maître, sous son regard calme et dominateur. Vous pouvez maintenant, les mémoires à la main, emplir cette vaste cour du bruit des armes, de la livrée dorée des laquais, du va-et-vient des courtisans ; vous pouvez, de chambre en chambre, ressusciter la foule respectueuse dont les fronts se courbent comme à l’église sur le passage du roi : vous concevrez l’ardeur de plaire, la contrition parfaite de ceux qui ont déplu au monarque, au point de mourir de chagrin pour une parole sévère. Les minuties de l’étiquette vous paraîtront les cérémonies d’un culte d’autant plus exigeant que le dieu est visible et qu’on ressent à l’heure même les effets de sa faveur ou de sa colère. Vous comprendrez alors le battement de cœur d’un vieux guerrier huit couvert de cicatrices, descendant d’une longue suite d’aïeux, quand au petit coucher il présente le bougeoir ou la chemise.

Ce culte, nous l’avons porté au plus haut point de perfection : mais il n’était pas spécial à la France. Il réagissait souverainement l’ancienne Europe et particulièrement les affaires élu dehors. La politique extérieure alors, ce n’est pas seulement la chose du roi, c’est le roi lui-même. L’humanité a connu d’autres principes d’agrandissement : dans l’antiquité, la conquête brutale ; au moyen âge, la guerre de tous contre tous, la concurrence des petites républiques se battant pour les intérêts de leur commerce. Mais les grands Etats modernes ont été fondés par des maisons royales.