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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/490

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Cette atmosphère est celle des cours, transformées en salons depuis une centaine d’années. C’est là que le politique, confondu avec le courtisan, apprend la dissimulation, les manières dégagées, l’élégance du maintien, la haute mine impossible à déconcerter, le sourire confit en réticences, les demi-mots, l’allure à la fois discrète et impertinente. Il parle une langue aisée, rapide, féconde en euphémismes et en sous-entendus, habile à décorer d’un beau nom les procédés les moins recommandables. « Dans ce vaste pays d’Allemagne, dit Saint-Simon, où les diètes avaient palpité tant qu’elles avaient pu, on avait pu sans messéance fomenter les mécontentemens. » Sans doute, les bienséances n’auraient été choquées que si les sujets de l’empereur s’étaient montrés fidèles. Cent ans plus tard, les mêmes bienséances permettront d’entretenir les troubles de Pologne et de faire le partage. Seulement la philosophie du temps répandra sur ces arrangemens une nuance de sensibilité que les gens du XVIIe siècle, plus francs, n’auraient pas goûtée : Marie-Thérèse prendra, tout en versant des larmes. Les intérêts les plus graves sont maniés d’une main légère, de cette main gantée qui joue avec la garde ciselée d’une épée. De temps en temps, un geste à peine visible indique que l’épée sort parfois du fourreau, frappe et tue. C’est convenu d’avance, et cela dispense d’insister. Ce langage concis s’adresse à des initiés, car tout le monde, — j’entends tout ce qui compte en Europe, — a l’œil fixé sur les événemens et les comprend sans commentaires. Quand nous lisons les mémoires du temps, cette concision nous gêne, tant nous sommes accoutumés à dévider de longues phrases. Cependant quel langage plus énergique et plus simple ? « Le chancelier, dit Saint-Simon, établit d’abord qu’il était au choix du roi de laisser brancher une seconde fois la maison d’Autriche, à fort peu de puissance près de ce qu’elle avait été depuis Philippe II… » Plus loin, opposant la contiguïté de la France et de l’Espagne à la dispersion des domaines des Habsbourg, « cette maison, dit-il, loin de pouvoir compter mutuellement sur des secours précis, s’était souvent trouvée embarrassée à faire passer ses simples courriers d’une branche à l’autre ». Et cette simple remarque nous donne tout le secret de la politique française, depuis François Ier jusqu’à Louis XIV. Qu’on lise encore les deux phrases, d’un raccourci merveilleux, où Saint-Simon établit un parallèle entre l’empire et la France ; il n’omet aucun trait important : ni, pour la maison d’Autriche, le manque de mer et de commerce, et « la contradiction qu’elle trouve dans son propre sein », ni, pour le royaume de France, l’avantage « de se remuer tout entier à la seule volonté de son roi, ce qui en rendait les mouvemens