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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/309

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donc au mahométisme la transition de l’infini au fini, la traduction du divin par l’humain. Et ne croyez pas que le caractère des idées métaphysiques soit sans influence sur la vie de l’homme et des nations. Les passions changent, mais les idées demeurent. Conscientes ou instinctives, elles régnent sous forme de sentiment sur ceux-là mêmes qui les ont oubliées ou qui les combattent. Elles gouvernent l’histoire du monde avec la rigueur d’infaillibles destinées toujours invisibles, mais toujours présentes. Le fait est sensible dans le domaine purement philosophique ; mais lorsqu’il s’agit d’idées religieuses, les conséquences en sont incalculables en morale comme en art. Toute l’organisation sociale en dépend.

Cela dit, rendons justice à Mahomet et à son œuvre. Il a arraché l’Arabe, le Bédouin, tous les errans du désert à l’idolâtrie. Il leur a donné une religion et un code adaptés à leur genre de vie et à la simplicité de leur intelligence. Il y aura des musulmans tant qu’il y aura des Sémites nomades. Le Prophète a réveillé en eux le sens de la prière adressée au Dieu suprême, qu’il appela avant tout u le Miséricordieux ». Il leur inculqua avec la dernière énergie la foi en la vie future. Il développa l’esprit familial et releva la femme autant que le permet la polygamie. Il sanctifia le foyer par le respect de la mère et l’amour des enfans, comme le prouve cette parole exquise : « Le fils gagne le paradis aux pieds de sa mère. » Si l’idée de la justice sociale n’apparaît chez lui que sous la forme mythologique du Jugement dernier, celle de l’amour universel et de la solidarité humaine ne lui fut point étrangère, comme le prouve cette belle parole du Koran : « Le jour du jugement sera le jour où une âme ne pourra rien pour une autre âme ; ce jour-là tout sera dévolu à Dieu. » Il y a longtemps que l’Occident a rendu justice à l’élévation, à la noblesse, à la bonté native de Mahomet. Ce qu’on n’a peut-être pas assez reconnu c’est la ferveur et la sincérité de sa foi. Tout dans l’origine de sa mission porte le caractère d’une inspiration réelle, d’une impulsion venue des profondeurs de son âme ébranlée par une cause mystérieuse. Rien ne faisait pressentir le réformateur religieux chez l’humble marchand, époux de Kadidjah. On l’avait seulement appelé Emin, le loyal, le fidèle, à cause de son caractère sûr. Il peut paraître étrange de rapprocher ces deux noms, mais sa mission commence absolument comme celle de Jeanne d’Arc. Elle se révèle à lui par des voix et des visions. Longtemps il y résiste. Une nuit, dans son sommeil profond, il voit un ange l’envelopper d’une étoffe de soie couverte de caractères d’écriture et l’y serrer jusqu’à l’étouffer. En même temps, une voix lui dit : « Lis, au nom de Dieu ! » Il ne peut pas lire, mais il répète les paroles de l’ange : « La générosité de ton seigneur est sans bornes, c’est lui