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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/291

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l’hôte de Dieu et du Prophète, » et il semble dur de leur répondre par la formule évasive des avares: Allahy ! a tîts ! « Dieu te donne », au lieu de leur tendre la piastre désirée.

Laissons-nous pousser par le torrent jusqu’aux entrailles mêmes de la cité africaine, dans le labyrinthe des bazars. Par les interstices de nattes tendues entre les toits, un jour louche glisse en des ruelles tortueuses, tapissées de petites boutiques qui regorgent de tous les luxes de l’Orient. Ici s’ouvrent de grands magasins de meubles sculptés et incrustés de nacre avec un papillotement de lumière blanche ; là étincellent les cuivres ouvragés, plateaux, vases, aiguières ; d’énormes et innombrables lampes en bronze forgé et ajouré pendent du plafond comme des encorbellemens de mosquées ; les brûle-parfums se dressent comme des minarets évoquant un rêve d’Alhambra, pendant que les ouvriers travaillent au fond des ateliers et que des centaines de marteaux battent le métal. Les marchands de tapis sont les grands seigneurs de céans et vous reçoivent avec une politesse pleine de dignité dans leurs salons aux vastes divans, tendus de haut en bas des merveilles de Smyrne, de la Perse et du Cachemyre. Vous continuez votre promenade, ébloui, inquiété par toute cette fantasmagorie de l’art décoratif. Voici les laines entassées et les soies ruisselantes. Dans la ruelle, les vendeurs déroulent sous vos yeux des écharpes tentatrices. Un regard donné au marchand ou à la marchandise, et vous êtes perdu : ils vous barrent le passage, vous drapent et vous coiffent de leurs richesses avec des regards enjôleurs et des sourires d’admiration, pendant qu’un petit gamin sorti de terre vous présente une tasse bouillante du plus exquis café arabe. Si vous n’êtes un manant, vous achèterez la douzaine. Sous les tarbouchs et les turbans de tous ces marchands indolemment accroupis dans le demi-jour de leur boutique, il y a des yeux qui vous guettent comme une proie ; vous êtes la mouche qui passe entre ces toiles d’araignée. On longe des montagnes de selles arabes, des portiques de pantoufles aux formes les plus extravagantes. Quelquefois, sur un sordide monceau de bric-à-brac des foulards précieux se mêlent à d’ignobles loques, et des gravures parisiennes de 1830 moisissent sur des icônes byzantins. Sous le flamboiement farouche des trophées de fusils, de poignards, de lames incrustées de pierres précieuses, s’ébauche une vision rapide de toute l’épopée sarrasine ; sous le frôlement des dentelles, des zibelines, des plumes d’autruche, le souffle tiède des harems vous effleure la joue. Puis, des fleuves de parfums vous suffoquent : musc, santal, benjoin et gingembre. Et le marchand criera : « Fleurs de henné ! parfums du paradis ! » Celui d’en face agitera un flacon d’huile de rose disant : « La rose était