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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/289

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d’une Babel africaine, d’un pandémonium de la vie musulmane. L’œil est ébloui d’un fourmillement de fez rouges, de turbans bleus, verts, blancs et jaunes, de caftans et de couffièhs multicolores. L’oreille est assaillie d’un mélange strident de toutes les langues d’Europe, d’Afrique et d’Asie. Vertige de sons et de cou- leurs ! Que de plumages et de ramages humains ! On croit entrer dans une volière des tropiques. Au milieu de ces cris, de ces jacassemens, de ces gazouillis, dominent les sons gutturaux et rudes de l’arabe, cette vieille langue du désert à la fois barbare et raffinée, dont les voyelles ont des rugissemens de lion, dont les consonnes s’entre-choquent avec des cliquetis d’armes ou des frémissemens d’instrumens à cordes. — Un large boulevard planté d’arbres conduit au centre du quartier franc, au parc de l’Ezbékièh. Ce jardin, d’une splendeur tropicale, semble rappeler la fantaisie d’un khalife, avec ses sycomores et ses mimosas gigantesques qui mirent leurs chevelures brillantes dans un étang paresseux, à côté d’arbres de l’Inde aux branches pendantes comme des tresses. Nous voici au foyer du nouveau Caire et de la colonie européenne, qui par l’industrie et le travail a recréé le pays. Pourtant, en apparence, à regarder la population qui grouille en ces larges rues non pavées et poudreuses, le ilôt de la vie musulmane submerge cette mince couche de vie occidentale. Ici, fatalement, l’Européen s’orientalise. Les façades des hôtels sont précédées de tentes bariolées où se prélasse un public de « rastaquouères » et d’Américaines qui s’ébahissent des journées entières devant le fleuve des passans dans une béatitude qui ressemble au kief. L’étranger qui se jette dans ce torrent commence par être noyé dans un tourbillon de races. En quelques minutes, il verra défiler les Abyssiniens de haute taille, drapés de blanc, aux traits fins et majestueux ; les Nubiens couleur café, aux lèvres épaisses et sensuelles ; les fellahs, en chemise bleue, éveillés et goguenards; des Arméniens, en turban noir, graves comme des moines ; de beaux Syriens souples, aux larges yeuxluisans; des Persans aristocratiques et dédaigneux ; des Coptes sombres ; des Juifs au regard humble et perçant ; de fiers Arabes et des Bédouins déguenillés. S’il s’arrête, s’il a l’air d’hésiter un instant, il sera la proie d’un essaim d’insectes humains. En un clin d’oeil il sera entouré d’une dizaine de drogmans, vêtus de soie et d’or comme des pachas, qui le harangueront en six langues avec des gestes magnifiques. En même temps une douzaine d’âniers se rueront sur lui avec leurs bêtes et leurs faces aussi jolies qu’impertinentes, tandis qu’il sentira ses pieds doucement saisis par les petits décrotteurs, négrillons à frimousse simiesque, au sourire enjoué et railleur.

Et toujours se précipite devant l’Ezbékièh le fleuve humain,