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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/288

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douleur ni la mort. Dès que tu auras saisi le rivage, tu la rejetteras loin de toi dans la sombre mer en te détournant, » Que de voya- geurs, aux temps de l’Égypte ancienne, sont venus après les naufrages de la vie cherclier sur les rives du Nil « la bandelette immortelle » qu’Ulysse reçut des mains de la fille de Kadmus ! L’ont-ils trouvée ? Les sages d’Alexandrie prétendaient qu’Orphée et Pythagore furent seuls de ce nombre. La science contemporaine nie l’existence du premier et a tourné le dos au second. Il est vrai que l’un créa l’Olympe et l’autre la philosophie. Heureux ceux qui peuvent donner de leur existence des preuves aussi fortes que celles-là ! Mais ils sont rares ceux qui ont fait parler Isis. Que de fois elle est restée muette ! Qu’importe ! cherchons-la toujours.

La tempête s’est calmée au delà de Candie, et nous nous réveillons le cinquième matin en face d’une côte plate voilée d’une ondée légère. Sous ce rideau transparent, que perce déjà le soleil d’Egypte, une ville blanche apparaît dans une moiteur d’Orient : c’est Alexandrie.


ii. —le caire et ses bazars, le ghawazzi, musiques nocturnes.

Avant de pénétrer dans le vieux monde égyptien, un coup d’oeil au monde musulman, qui en forme le seuil actuel et le vivant décor, est indispensable. Forcément c’est ici le premier plan du tableau. Depuis un temps immémorial d’ailleurs, les Sémites et toutes les races errantes du désert constituent la substance ethnique dans laquelle se moulent les phénomènes historiques et religieux de l’Orient. C’est avec cette poussière humaine que les conquérans ont pétri des peuples et les prophètes des religions.

Le chemin de fer d’Alexandrie au Caire coupe en deux le lac Maoritis, vaste lagune qui reflète des vols d’oiseaux aquatiques, puis s’engage dans une mer de blés verts que sillonnent des canaux infinis. Des villages de fellahs construits enterre sèche s’y tassent comme des taupinières. Au passage d’un pont en fil de fer, on plane un instant sur le Nil aux berges vaporeuses. Quelques dahabièhs dorment dans les roseaux, comme une traînée de cygnes. Puis, c’est de nouveau l’immensité du Delta aux herbages verdoyans. De temps à autre, une procession de fellahs, d’ânes et de chameaux se profile sur des digues à perte de vue. Au bout de trois heures, on voit poindre une forêt de coupoles et de minarets dominée par la citadelle et bordée par la chaîne arabique : c’est le Caire.

Malgré l’ampleur, la richesse et l’élégance du quartier européen, où l’on débarque, l’impression immédiate que produit la capitale égyptienne, par sa population et son mouvement, est celle