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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/287

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Car le navire, lancé dans la vaste mer Ionienne, fait cap sur l’Égypte, et le croissant de la lune monte dans un ciel d’opale.

On ne connaît pas une femme, dit-on, quand on ne l’a pas vue en colère : on ne connaît pas la mer Ionienne quand on n’a pas essuyé une de ses belles fureurs. La déesse Amphitrite s’est rendue à mon secret désir. Aussi bien est-elle restée femme depuis le temps d’Ulysse, Son sourire de Gircé ne présageait rien de bon. Toute la nuit le navire s’est agité. Ce matin, de grands sillons bleu sombre rasent ses flancs, et bientôt toute la mer démontée bout comme du plomb fondu. A midi, les vagues grossissent, le vent siffle dans les mâtures, les ondes balaient la carcasse. Dans cette tourmente, il semble que l’on voie se tordre et que l’on entende rugir tous les monstres de la Fable : Charybde et Scylla, la Gorgone et la Chimère. Vers le soir, les lames sont devenues de vraies montagnes dont les cimes dépassent le bord et y crachent des paquets d’eau. On voit quatre ou cinq houles, l’une derrière l’autre, s’avancer sur la proue, forteresses mouvantes avec leurs créneaux blancs qui croulent sur le pont. Sous tous les bruits retentit une basse fondamentale : le grondement de l’abîme qui monte. Nuit complète maintenant ; ce n’est plus dans les ténèbres qu’une trépidation continue de l’eau et de l’air, un seul mugissement du ciel et de la mer confondus dans la grande bouilloire. Au loin, l’océan est noir comme la poix. Le long du bord, des montagnes d’écume passent en sifflant avec des lueurs d’éclairs. Leurs panaches tourbillonnans fouettent la dunette vitrée du capitaine et les hunes du grand mât. L’énorme paquebot danse comme une barque. Ce n’est plus le souffle d’une mer ou d’un continent, c’est l’âme convulsée de toute la terre qu’on respire à pleins poumons dans l’ouragan.

Majestueux est le navire, qui se cabre, plonge, et se cabre encore, mais poursuit sa marche avec calme dans la tempête. Le timbre de l’officier de quart sonne clair et semble la voix de l’atome conscient au milieu des élémens déchaînés. Munie de sa boussole interne, l’âme ne poursuit-elle pas, elle aussi, un but mystérieux à travers la vie terrestre ?

Me voilà blotti dans ma cabine. Mais le roulement des chaînes, le bruit infernal de la machine, le ronflement accéléré de l’hélice m’empêchent de dormir. Au hasard, j’ouvre mon Homère et je tombe sur le naufrage d’Ulysse : « Une grande lame se ruant sur lui, effrayante, renversa le radeau. » Le subtil Odysseus, qui a bravé les incantations de Circé et tous les monstres de la mer, va périr. Mais, phosphorescente de blancheur, l’étoile au front, émerge de l’abîme la déesse Leucothéa : « Prends cette bandelette immortelle, étends-la sur ta poitrine, et ne crains plus ni la