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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/232

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à la mémoire du maréchal de Mac-Mahon, la couronne délicatement offerte par l’empereur d’Allemagne, la dépêche émue du roi Humbert et l’assistance aux obsèques d’une délégation officielle des troupes italiennes, nos anciennes compagnes de gloire, semblaient faire fondre les griefs internationaux, effacer le souvenir des querelles anciennes ou récentes, et donner l’illusion d’un état universellement pacifique que ni les membres recommandables de l’Association de la paix, qui vient de se réunir à Berne, ni les bruyans promoteurs du congrès annuel antimilitariste, qui délibéraient à la même heure à Bruxelles, à l’ombre du drapeau rouge, ne paraissent malheureusement en mesure de nous garantir.

Cette impression n’a pas été, croyons-nous, exclusivement ressentie en France ; l’Europe aussi l’a éprouvée. Elle a vu, à n’en pouvoir douter, combien les dispositions intimes de la foule parisienne étaient favorables au maintien de la paix. Des hommes d’État, des diplomates, assis autour d’un tapis de velours, savent se composer une attitude et dissimuler leur pensée secrète : une foule en serait incapable. Ce n’est pas que, selon le mot de Catherine II, « les capitales, par définition, n’aient pas le sens commun ; » mais l’âme populaire ne se gouverne pas d’après des considérations abstraites, et l’on en voit aisément le fond. Or la France, par sa conduite de ces derniers jours, a donné une preuve souveraine de modération et de bon sens. Rien de moins provocant, rien de plus noble que son allure, non seulement dans les banquets officiels ou dans les galas organisés, comme à cette magnifique représentation de l’Opéra, où les gloires des lettres et des arts, les notabilités de la politique et les simples gens du monde étaient si cordialement mêlés, queles représentans fashionables des associations sportives de la banUeue semblaient, d’après leur place, marcher de pair avec les grands-croix de la Légion d’honneur, mais aussi dans la rue, parmi les masses, pas une fausse note n’a pu être relevée dans cette grandiose manifestation.

Ces acclamations répétées ne contenaient ni une menace ni un défi ; elles ne respiraient que l’aménité et la bonne humeur. Chacun se disait, et avec raison, que l’alliance de la Russie était une garantie contre les fantaisies belliqueuses des tiers, qu’elle assurait le moyen de nous défendre contre toute agression. Nul ne rêvait de victoires et de conquêtes ; on était simplement heureux de songer que, désormais, l’on pouvait respirer à l’aise, qu’on ne vivait plus, comme naguère, sous une épée de Damoclès suspendue à un fil. On se sentait satisfait de ce que la patrie eût repris sa place parmi les grandes puissances, en montrant que son amitié valait la peine d’être recherchée. Aucune arrière-pensée, aucune vue ambitieuse, ne se cachait de part ni d’autre dans les vivats et dans les toasts ; et le Président de la République exprimait bien la pensée de la nation lorsqu’il portait la santé