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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/230

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jeux de l’amour se prolongèrent jusqu’à minuit. Étrange vie domestique ! je l’ai battue à midi, et nous passons la nuit ensemble. Étrange femme ! elle embrasse son bourreau. Que ne l’ai-je battue il y a dix ans ! je serais aujourd’hui le plus fortuné des maris. » Il paraît que les idéalistes battent quelquefois leur femme : pourquoi méprisent-ils les paysans ?

Axel est un inconscient. Il estime que la femme est un être inférieur, né pour la servitude, et il convient que, dans la conduite ordinaire de la vie, elle est une force, que l’homme n’est que misère et faiblesse. Il s’est proposé d’écrire un réquisitoire en forme contre la chienne qui l’a trompé, contre l’araignée qui l’a mangé, et il ne semble pas se douter que du même coup il a écrit l’histoire de son propre avilissement. Il se donne pour un souffre-douleurs héroïque, et il avoue lui-même qu’il n’a jamais été que le martyr de sa brûlante sensualité. Il juge, et il n’a plus le droit de juger ; il condamne, et il a toute honte bue. Il se flatte de nous intéresser ; tout au plus pouvons-nous le plaindre. C’est un malade, et sa maladie est cette monstruosité de cœur qu’un romancier contemporain a fort bien définie, quand il a dit que rien n’est plus dégradant pour l’homme que « l’union du plus entier mépris et du plus passionné désir physique pour une femme définitivement jugée et condamnée ».

Toutefois Axel s’est souvenu qu’il était homme, qu’il était Suédois, qu’il avait une crinière de lion, et il s’est vengé. Un jour, sa femme fut saisie de terreur en s’avisant qu’il n’avait plus au doigt son anneau nuptial. — « Où est ton alliance ? demanda-t-elle. — Je l’ai vendue à Genève, et avec l’argent du marché je suis allé chez une fille. — À cette heure, nous voilà de pair, nous pouvons recommencer. » Mais Axel trouvait qu’il n’en avait pas fait assez, et il écrivit son livre, qui se termine par ces mots : « L’histoire est finie, ma bien-aimée : je me suis vengé, et cette fois nous sommes quitte à quitte. » Les ennemis de M. Strindberg ont fait courir le bruit qu’en racontant les infortunes conjugales d’Axel, il a entendu raconter les siennes et se venger de la mère de ses enfans. Je suis résolu à n’en rien croire, quoique nous vivions dans un temps où la passion de dire ses secrets à l’univers est une fureur, et où le respect silencieux de soi-même est de toutes les vertus celle qui semble la plus dure à pratiquer.


G. Valbert.