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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/229

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tion qu’elle le trompe indignement ; il n’a rien vu, mais il a tout deviné, et il y a des indices qui sont des preuves. Ils ont ensemble de terribles explications ; il la traite de vampire, de courtisane, de chienne, et, après ces ouvertures de cœur, on reprend la vie commune comme si rien ne s’était passé. Il la soupçonne non seulement d’infidélités, mais de turpitudes qu’il nous raconte dans le plus grand détail, avec une déplorable précision ; et quand l’heure du berger sonne, il mendie ses faveurs comme les grâces du ciel. « Dans les momens où elle s’apprivoise, où elle me permet de poser sur ses genoux ma tête brûlante et où ses doigts jouent avec ma crinière de lion, tout est oublié, effacé, pardonné, et je suis heureux, et je confesse que ma vie est suspendue à un fil de soie, dont l’écheveau est dans sa main. » Il croit savoir qu’elle nourrit le projet de le faire enfermer dans une maison de fous ; il la soupçonne aussi de vouloir l’empoisonner, et quand il est malade, il exige qu’elle goûte avant lui à la potion qu’elle lui présente. Et cette courtisane, cette chienne le reprend toujours. « Mon bras enlaçait sa taille, ma tête reposait sur son sein, je ressemblais au Christ de la Pietà de Michel-Ange. Je lui disais que j’étais son enfant ; quand l’homme redevient enfant, la femme se sent devenir mère. Elle me regardait tour à tour avec un sourire d’indulgence ou de triomphe. C’était l’araignée femelle qui dévore le mâle après qu’il l’a fécondée. » Désormais elle lui vendra ses caresses : il devra les acheter par des humiliations sans nom ; il lui dira qu’elle est une sainte immaculée, qu’il est un misérable, un vil calomniateur, indigne de pardon. Elle sourit, elle pardonne, et il est heureux.

Cependant il s’indigne parfois de ses lâchetés. Il part pour ne plus revenir, et, à peine a-t-il quitté la femme qu’il méprise, elle lui apparaît sous les traits de sa madone d’autrefois, et il lui écrit des lettres de tendresse et d’adoration. Plus souvent il pense à son petit pied, à sa jambe fine, à son bas blanc ou noir, et il accourt en disant : « Tu es plus forte que moi, je me rends ! »

Mais plus il sent qu’il lui est impossible de ne pas l’aimer, plus il la hait. — « Un dimanche, nous étions assis, elle et moi, dans un bosquet. Le fluide électrique qui s’accumulait dans mon cœur depuis dix ans se déchargea subitement ; le motif de ma colère était assez futile, et je la battis. Je fis pleuvoir sur son visage une grêle de soufflets. Elle tenta de me résister, je la jetai à terre. Elle poussa un cri terrible. Il me sembla que le soleil se cachait derrière les nuages, et je pris la vie en dégoût. Cependant, à la tempête succéda le calme, et, comme après l’accomplissement d’un saint devoir, j’éprouvai un sentiment de douceur et de repos. J’avais des regrets, je ne me repentais point. Le soir, elle alla se promener au clair de lune. J’allai au-devant d’elle, je l’embrassai. Elle ne me repoussa point, elle fondit en larmes. Après une courte explication, elle m’accompagna dans ma chambre, où les