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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/224

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faire bon marché des vraisemblances. Je doute qu’une baronne qui, après avoir trompé son premier mari, se dispose à tromperie second, l’avertisse charitablement qu’elle ne croit plus au péché et se croit tout permis. Je doute aussi qu’une petite bourgeoise telle que Mme Brnnner se donne le plaisir de dire tranquillement à son débonnaire époux, dont le seul tort est d’être amoureux d’elle après quinze ans de mariage : « Je ne te hais pas, je te méprise, par la raison qui fait que je méprise tous les hommes dès qu’ils sont amoureux de moi. C’est ainsi, ne m’en demande pas le pourquoi. — C’est une remarque, répond M. Brunner, que j’avais faite depuis longtemps, et je voudrais pouvoir te haïr pour te contraindre à m’aimer. Malheur à l’homme qui est amoureux de sa femme ! J’ai fait tout ce que j’ai pu pour m’éprendre d’une autre femme, et n’y ai pas réussi. » Tout cela peut être vrai, mais il y a des vérités qu’on ne se dit qu’à soi-même.

M. Strindberg a trop de talent pour ne pas réussir momentanément à persuader à ses lecteurs tout ce qu’il lui plaît ; ils l’en croient sur parole : après quoi ils se reprennent, ils se ravisent, ils réfléchissent, ils se réveillent, et s’aperçoivent que le monde tel qu’il le voit ressemble fort peu au monde où nous vivons. À l’entendre, il n’y aurait ici-bas que des cyniques, et en réalité les cyniques sont une exception. Par instans il en convient lui-même : « Le mensonge, nous dit-il par la bouche d’un pasteur, est vraiment le péché originel, et je crois que tous les hommes mentent. Enfant, on ment par crainte ; plus tard, par intérêt, par nécessité, par instinct de conservation ; je connais même des gens qui mentent par humanité, pour obliger leur prochain. »

La vérité est que la plupart des malhonnêtes gens sont des inconsciens, faisant le mal par une sorte de penchant aveugle, tenant leurs vices pour des vertus, se croyant économes quand ils sont avares, généreux quand ils sont prodigues, justes quand ils sont durs et impitoyables, et pensant réclamer leur droit lorsqu’ils font tort aux humbles etaux timides. Aux inconsciens ajoutez la foule des hypocrites. N’est-il pas naturel à l’homme de s’appliquer à embellir son être, de déguiser ses iniquités, de sauver ses vilenies en les expliquant par des motifs nobles, de paraître mépriser ce qu’il aime et aimer ce qu’il hait ? Ne médisons pas trop de l’hypocrisie. Eh ! bon Dieu, qui voudrait vivre avec les hommes s’ils se donnaient toujours pour ce qu’ils sont ? Supprimez l’hypocrisie de la société, et elle deviendrait insupportable ; supprimez l’hypocrisie de la littérature, elle devient fort monotone. — « La sincéritéj disait Walter Scott, est une flûte d’enfant qui n’a que deux notes : elle dit oui, et elle dit non. Les quakers eux-mêmes y ont renoncé, et ont mis en place un vieux procureur, nommé hypocrisie, qui tâche de ressembler à la sincérité, mais dont la voix a bien plus d’étendue et embrasse tout le clavier. » — La littérature cruelle, représentée par un écrivain de grand talent, ressemble à cette princesse des contes de