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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/209

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velir sa mère, fait un retour sur elle-même et songe qu’un jour viendra, qui n’est peut-être pas bien loin, où elle s’en ira à son tour. C’est cela qui empoisonne toutes les joies des hommes. « Si on y songeait, si on n’était pas distrait, réjoui et aveuglé par tout ce qui se passe devant nous, on ne pourrait plus vivre, car la vue de ce massacre sans fin nous rendrait fous[1]. » Encore si elle n’était que probable, cette mort ! mais elle est inévitable, aussi inévitable que la nuit après le jour. « Est-ce étrange qu’on puisse rire, s’amuser, être joyeux sous cette éternelle certitude de la mort[2] ! » Ici la plainte du matérialiste rejoint la méditation du chrétien : ce sont les mêmes idées, les mêmes tours, et presque des termes identiques ; car, religions ou philosophies, elles sont nées d’une même constatation, et par des chemins différens elles nous ramènent toutes à prendre conscience de la même irrémédiable misère.

On voit bien par là quelle espèce de tristesse morne est ensevelie au fond de l’œuvre de Maupassant. Car il est une tristesse généreuse qui nous élève l’âme et hausse nos courages. La tristesse peut être efficace et salutaire ; et on a dit, non sans raison, que le pessimisme est le plus sûr agent du progrès, puisqu’il nous porte, mécontens de l’ordre actuel des choses à en souhaiter un autre, et qu’il prépare ainsi l’avènement du mieux. C’est qu’on songe alors à la grandeur de la destinée humaine et qu’on mesure la distance qui nous sépare du but aperçu là-bas, si loin ! La tristesse d’un Maupassant nous laisse, sans espoir et sans rêve, courbés sous un esclavage humiliant et dur. Toutes les inventions des hommes, en même temps qu’elles s’efforcent à refouler l’instinct et à diminuer la part de l’animalité, ont pour objet de nous masquer l’épouvante de la dernière heure. Les religions parlent d’une vie future par où cette vie terrestre se prolongerait à l’infini. La morale pose des principes qui témoignent, à travers tous les changemens, de la durée de la conscience. Les lettres, les arts, les sciences attestent, à travers toutes les ruines, la perpétuité de la pensée humaine. Mais sous l’action de ce matérialisme si sombre, tous ces prestiges disparaissent. L’homme mortel reste en face de ce mystère dont la vue ne peut se supporter non plus que celle du soleil : il voit la Mort faisant continûment son œuvre, jusque dans l’amour même, dans l’amour dérisoire où deux êtres s’unissent pour donner la vie dans le moment même qui les emporte, ainsi que toutes les minutes et toutes les secondes, vers la destruction finale.

  1. Fort comme la mort, p. 157.
  2. Miss Harriet, Regret, p. 284.