Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/208

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


le désir charnel et le plaisir des sens, est à coup sûr ce qu’on peut imaginer de plus décevant. Car il est de l’essence du désir de se détruire lui-même, et le plaisir ne laisse après soi que la lassitude et le dégoût. Mais en outre elle se flétrit, elle se fane, elle se décompose, elle disparaît tout entière, cette beauté réalisée pour un temps par l’harmonie des lignes et par le contour de notre chair périssable ! Elle s’en va, cette jeunesse qui nous faisait désirer d’être aimés et qui nous rendait aimables ! Rien ne nous reste que le regret, le regret de toutes les choses en-allées et qui ne reviendront plus. Nous songeons que tout est fini. Et de toutes les avenues de la vie, de celles que nous avons parcourues et de celles où se traîneront encore nos années languissantes, une seule image se lève qui est celle de la Mort.

Cette image de la Mort est partout dans l’œuvre de Maupassant ; elle y répand partout son ombre : elle se dresse au moment qu’on s’y attend le moins, comme une rencontre imprévue et hideuse. Qu’on se rappelle, dans Bel Ami, après une série d’images libertines et d’aventures polissonnes, l’étrange effet que produit, éclatant tout d’un coup, le discours de Norbert de Varenne sur la mort. « Il arrive un jour, voyez-vous, où derrière tout ce qu’on regarde c’est la mort qu’on aperçoit… Moi, depuis quinze ans, je la sens qui me travaille, comme si je portais une bête rongeuse. Je l’ai sentie peu à peu, mois par mois, heure par heure, me dégrader ainsi qu’une maison qui s’écroule… Chaque pas m’approche d’elle ; chaque mouvement, chaque souffle hâte son odieuse besogne. Respirer, dormir, boire, manger, travailler, rêver, tout ce que nous faisons c’est mourir… Moi, maintenant, je la vois de si près que j’ai souvent envie d’étendre les bras pour la repousser[1]. » Et il va, absorbé dans cette idée qui répugne si absolument à la créature vivante que celle-ci n’arrive pas même à la comprendre tout à fait : l’idée du complet anéantissement. Le monde, songe-t-il, continuera d’exister ; il naîtra encore des milliers et des milliers d’êtres, et pour ces êtres le soleil continuera de se lever ; il y aura pour eux des aurores et des soirs. Mais de tout cela il ne verra plus rien, et lui-même il ne sera plus rien. La petite Yvette, au moment de se suicider, pleure sa beauté et se lamente sur sa chair, cette figure, ces yeux, ces joues, qui ne seront plus qu’une pourriture noire au fond de la terre. La place où M. Parent s’assied dans une salle de brasserie et où il appuie son crâne plus dénudé chaque jour reflète elle aussi « les ravages du temps, qui passe et fuit en dévorant les hommes, les pauvres hommes[2] ». Anne de Guilleroy, au moment d’ense-

  1. Bel Ami, p. 160.
  2. Monsieur Parent, p. 67.