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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 120.djvu/196

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née du sol, hobereaux, fermiers et filles de ferme, paysans rusés, processifs et farceurs. Par sa famille, dont il ne s’est rappelé que tard et sur le déclin de son intelligence les origines nobiliaires, il a été mêlé surtout à un monde de petite bourgeoisie. Et ces petits bourgeois reparaîtront dans son œuvre, figures disgracieuses, âmes rétrécies par les préoccupations d’une vie mesquine et difficile. Ses études terminées, il a été quelque temps employé de ministère. Et voici défiler les bureaucrates malchanceux, défians et potiniers, courbés sur la besogne ingrate, ployés sous la terreur du chef, rattachés au seul espoir d’un avancement, visités par le rêve unique de la gratification, produits d’une déformation spéciale introduite dans le type humain par la discipline de l’Administration. Épris d’exercice physique et de sport nautique, il a ses canotiers, ivres de grand air et de jeunesse, dans le cadre habituel de leurs exploits, entre Bougival et Meudon. Ayant fréquenté dans toutes les régions du monde où l’on vend l’amour, il en rapporte les descriptions les plus précises. Mis en relations par les nécessités du métier avec le personnel des journaux du boulevard, il y prend sur le vif les types d’hommes et de femmes de Bel Ami. Aux souvenirs de la guerre il doit ses récits de l’invasion. Obligé pour les soins de sa santé d’aller vers le Midi, il en rapporte, avec ses récits de voyage, des aspects et des types nouveaux. Et subissant malgré lui dans les derniers temps la séduction des élégances mondaines, il se fait à son tour l’historien de l’humanité qu’on rencontre dans les salons. C’est ainsi qu’il est étroitement dépendant des milieux par où il passe. Il semble que tout son effort consiste à en dégager la « littérature » qu’ils contiennent, ou encore que son œuvre lui soit imposée successivement par chacun d’eux.

De même, presque tous les individus qu’il met en scène ont existé, mêlés réellement aux aventures qu’il leur prête. Boule-de-suif a existé, telle qu’il nous la montre et digne de son surnom ; et elle a été l’héroïne de l’exploit d’un genre spécial pour lequel sa mémoire a mérité de ne pas périr. Mouche a existé, et aussi le Rosier de Madame Husson. La maison Tellier existe à Rouen et ses pensionnaires ont figuré à la pieuse cérémonie qui les remua si profondément. L’aventure de « ce cochon de Morin » s’est déroulée entre Gisors et les Andelys. Le fond d’autres nouvelles a été fourni à Maupassant par des amis ; on nous dit quand et par qui[1]. Mais il y a plus. Quand on trouvait, dans tous les recueils de Maupassant, de ces troublantes histoires : récits de nuits passées sous l’étreinte d’angoisses innommées, hallucinations, visions d’êtres

  1. Voir l’article de M. Émile Faguet dans la Revue bleue du 15 juillet et les Souvenirs de M. Charles Lapierre dans le numéro du Journal des Débats du 10 août (Éd. rose).