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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/949

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supérieur, mais à qui le malheur avait tout de même donné une certaine poésie. J’ai eu compassion d’elle.

« Je devinai vite, en me rapprochant d’elle, qu’elle ne restait pas indifférente pour moi. Et moi, — le croiras-tu ? — par folie, par un aveugle besoin de sympathie, non-seulement je n’ai point rebuté sa passion, mais je l’ai au contraire excitée davantage ! Enfin je me suis rendu compte de ma démence, et en même temps, tout de suite, la forte voix de la conscience a retenti dans mon cœur. Quand la malheureuse femme a perdu son mari, j’étais déjà tout à fait anéanti. Et j’ai alors achevé de comprendre la vilenie, l’infamie de ma conduite. J’ai cherché à la réparer, mais comment ?

« Écoute encore. La lettre que je t’ai écrite sur l’amour, cette lettre a ôté le voile de mes yeux. J’ai réfléchi. J’ai secoué loin de moi mon erreur, mon amour pour toi m’a ressuscité. Je me suis appliqué à réparer ma faute. Par degrés, j’ai commencé à témoigner de l’indifférence à cette infortunée ; j’ai vu alors que son âme n’était pas assez profonde pour connaître le véritable amour. Elle m’oubliera, j’en suis certain.

« Et voilà ma confession ! Imagine combien je souffre, combien j’ai la conscience tourmentée ! O Natacha, sois un ange de miséricorde, pardonne à celui que tu as choisi, à ton Alexandre ! C’est l’amour-propre seul qui m’a poussé, et non point l’amour ; puis-je avoir une minute d’amour pour une autre que pour toi, ma Men-aimée ? Crois-moi, il ne saurait y avoir de plus dure épreuve que celle que je m’impose en t’écrivant cet aveu.

22 juin.

« Ainsi la voilà écrite, cette confession qui m’écrasait le cœur ! Il m’en coûtait de l’écrire, encore plus de la retenir, car entre toi et moi rien ne doit être secret. Toi aussi, sois donc franche ! Dis, combien bas suis-je tombé à tes yeux ? En lisant cette lettre tu regretteras, n’est-ce pas, de t’être si entièrement donnée à un homme capable d’une bassesse ! O Natacha, je supporterai tout, j’ai tout mérité ! Peu importe ce que pensera la foule : je n’ai pas à me juger d’après ses lois. Mais toi, Natacha, aie pitié de ton Alexandre ! »

Inutile d’ajouter que Natacha a eu pour son Alexandre autant et plus de pitié qu’il en pouvait espérer. Ses réponses à cette lettre sont plus tendres encore, plus enthousiastes que les précédentes. Mais Herzen, à-mesure qu’elle lui pardonne davantage, s’accuse, s’humilie davantage devant elle. Quelle âme singulière, quel mélange d’orgueil et de mépris de soi-même ! Et n’est-ce point de cette façon qu’aurait aimé Ferdinand Lassalle, s’il était né dans la patrie de Dostoïevsky ?


T. DE WYZEWA.