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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/944

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table un manuscrit, je me rappelle la commission que m’a confiée Blagosvietlof.

« — Je suis chargé, dis-je, de vous demander votre nouveau roman pour le Dielo.

« — Hélas ! me répond Tourguenef, je l’ai déjà promis à Katkof. D’ailleurs, il m’en offre un prix que nul autre directeur ne pourrait me donner.

« Sur ce mot, je ne me contins plus :

« — Permettez, lui dis-je. C’est la première fois que je vous rencontre ; je vous considérais comme un grand écrivain, comme un artiste, comme un digne représentant de notre littérature. Et qu’est-ce que je découvre en vous ? Un homme qui n’a pas honte d’avouer ses relations avec le représentant principal des tendances rétrogrades ! Honte à vous, Ivan Serguevitch ! Vous vous êtes mis à marchander votre talent, à faire commerce de vos œuvres. Je suis désolé de vous avoir connu !

« Après quoi, je salue les assistans, et m’en vais sans ajouter un mot. Une jolie idée, tout de même, que vous avez eue là, de m’engager à aller voir Tourguenef ! »

Quand le roman parut, Pisaref en rendit compte dans un article très violent ; mais c’était au fond un excellent homme, et sur la demande de Tourguenef, il consentit à ne point publier son article. Tourguenef, cependant, me lui pardonna jamais cette visite qu’il lui avait faite. A la mort de Pisaref, en 1869, il publia dans le Messager de l’Europe un article d’ailleurs extrêmement judicieux, mais où l’on sentait, sous l’antipathie de l’artiste, une part de rancune personnelle. M. Souvorof ne manque pas de le lui reprocher, en attendant que quelqu’un vienne à son tour le prendre à partie. Ainsi les hommes vont se jugeant les uns les autres ; chacun, sûr d’être blâmé par ses successeurs, se console en blâmant ses prédécesseurs ; et personne ne s’avise que le meilleur moyen de n’être pas jugé serait encore de ne juger personne.


III

Il y a bien en vérité un homme qui s’avise de ce sage principe, à la fois si évangélique et si commode pour le repos de la vie : c’est le comte Léon Tolstoï. Il répète sans cesse qu’il ne faut point juger. Mais avec tout cela, lui-même ne se fait pas faute de juger comme les autres ; et l’indulgence est peut-être, de toutes les vertus, la seule qui manque à ce parfait chrétien.

Du moins, la sévérité de celui-là ne s’adresse-t-elle pas aux personnes, mais aux idées, aux coutumes, à l’ensemble des institutions humaines. Ses articles et ses livres ne sont que des réquisitoires ; mais