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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/92

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Abbondio, j’ai recours à vous, je voudrais, demain, à la première heure.. » Je n’avais pas achevé ma phrase que cinq ou six de ces personnages s’approchèrent, afin d’écouter. Il y a si peu de nouvelles à Aci-Reale ! On aime tant surprendre trois mots d’un étranger ou d’un voisin, et deviner les autres, dans les petits conciliabules que tiennent les hommes, pendant les heures où ils vivent à la grecque, sur la place publique ! J’essayai de leur échapper. Ils nous suivirent, avec beaucoup de politesse, d’ailleurs. Je vis que l’hôtelier avait des ménagemens à garder. Et il fut convenu, devant témoins, que nous partirions à telle heure, par telle route, et que nous pourrions quitter le sommet de l’Etna vers telle autre heure. « Cependant, me dit tout bas l’hôtelier, ne revenez pas, la nuit, pour coucher ici. — Pourquoi ? les routes sont sûres ? — Très sûres, absolument sûres. Mais il vaut mieux coucher à Nicolosi. » Et il s’en tira, sans explication, par cette expression méridionale, qui ne veut rien dire et qui laisse tout entendre : « Sait-on jamais quand les choses sont bonnes ? »

Si je n’avais pas connu déjà la Sicile, j’aurais pu être enrayé. Je suis persuadé qu’un voyageur peut descendre, à tout heure de nuit, du cratère de l’Etna aux rivages de la mer, sans courir le moindre danger. Mais les Siciliens ont une si longue habitude de se défier les uns des autres, et ils la trahissent si fréquemment dans leur manière d’être, qu’ils sont en grande partie responsables de la réputation fâcheuse et imméritée de leur île.

Le lendemain, vers une heure de l’après-midi, nous quittions Nicolosi, où nous nous étions reposés plusieurs heures, et le bonhomme Mazzaglia, le vieil aubergiste retors de ce triste village, corrispondente del clubo alpino italiano, sezione Catania, nous procurait les deux mulets nécessaires. J’avais demandé mon ancien guide, Carbonaro, mais il semait son orge, car les visites se faisaient rares en cette saison tardive, et ce lut un de ses camarades qui vint. La journée était d’une limpidité grande. Sur les nombreux cratères éteints, fils de l’Etna, et qui couvrent ses flancs, le genêt en boule luisait au soleil. Des deux côtés des chemins pierreux, les dernières feuilles rouges pendaient aux branches des cerisiers, les derniers pampres aux rameaux de vigne. Des troupes de femmes et d’enfans, descendant de la région des bois et chargés de sacs de châtaignes, nous croisaient et passaient avec le buona sera doux à entendre. Au-dessus du cône, là-haut, en plein ciel, au-dessus de la prodigieuse cheminée dont l’ouverture a 3,000 mètres de tour, le gros nuage de fumée blanche, roulée aux bords, s’élevait lourdement, comme de coutume, et se couchait bientôt, la pointe vers la Calabre. A peine un léger tremblement de l’atmosphère,