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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/91

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que causent le brusque passage du pays italien dans cette île semi-africaine, la vue de ces visages bronzés des hommes du peuple, qui ont la lèvre épaisse et le regard aigu ; je retrouvais jusqu’à des fragmens de conversation déjà entendus : « Alors, rien de nouveau à Castrogiovanni, depuis que le chef des Maurini a été tué ? — Rien. — Cela date déjà de loin. Et chez vous ? — Pas le moindre accident. Une sécurité complète. Est-ce que les hommes de Rinaldi ont été pris ? — Non. C’est dommage : è gran peccato. »

J’avais surtout vanté à mon compagnon de voyage les charmes de cette petite ville d’Aci-Reale, toute blanche, au pied de l’Etna, dans une ceinture d’orangers. Mais les nuages s’étaient amoncelés, la pluie se mit à tomber, et quand je voulus démontrer sur place les raisons de cet enthousiasme, je n’en découvris plus une seule. Les rues étaient sales, étroites, enchevêtrées, l’Etna se cachait, les orangers, tout noirs, pleuraient au-dessus de nos têtes, les marchands de légumes et de fruits, ces joailliers de là-bas, rentraient dans leurs boutiques jusqu’aux chapelets de tomates, la mer sans transparence battait la côte devenue grise. Et je compris que la Sicile elle-même avait ses heures ingrates.

L’averse continuait, la nuit achevait d’assombrir la route, le mur blanc et les jardins des bains de Santa-Venera, que nous apercevions de l’hôtel où nous nous étions réfugiés, lorsque nous entendîmes un bruit sourd, prolongé, dont les vitres furent secouées. « Un navire quittant le port de Catane, sans doute, dit un domestique près de nous. C’est égal, il est bien armé, et le vent porte vers Aci. » Mais, une demi-heure plus tard, mon ami, qui venait de s’avancer sur le balcon, m’appela : « L’Etna en feu ! Admirable ! admirable ! » En effet, la nue, rompue en deux, laissait voir l’Etna. La lune éclairait faiblement le sommet couvert de neige et les pentes formidables du mont. Aux deux tiers, très haut dans cette éclaircie du ciel, une traînée de feu serpentait, et trois cratères, parfaitement distincts, lançaient des flammes. L’air était teint de rouge au-dessus d’eux. Le plus élevé, ou du moins celui qui nous semblait tel à cette distance, vomissait des gerbes de pierres incandescentes, pareilles à une queue de comète, et que nous voyions retomber, non dans la partie basse, mais dans la partie plus haute de l’Etna. Le coup de canon que nous avions entendu, c’était ce cratère, formé dès le premier jour de l’éruption, et qui rentrait en activité.

Je l’en remerciai tout bas, et je descendis pour régler les détails d’une ascension, avec retour dans la nuit du lendemain soir. Le propriétaire de l’hôtel fumait sous le vestibule large ouvert. Des groupes… pour être d’une politesse internationale, mettons de rêveurs en guenilles, se tenaient devant la porte. « Voyons, don