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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/86

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que la gare était celle où il devait descendre, il me serra la main, en me recommandant le bouillon merveilleux (stupendo) qu’on trouvait, par hasard, à ce buffet de Calabre. Le propriétaire à la chaîne d’or descendit également…

Nous suivions maintenant le bord de la mer. Les montagnes que nous avions traversées, amoncelées à notre droite, gardaient le même aspect désolé. Elles formaient un horizon très proche de pentes pierreuses ou couvertes de maigres maquis. L’espace variable qui s’étendait de leur pied jusqu’à nous n’offrait que bien rarement un peu de verdure fraîche, des bouquets de roseaux, le long d’une fiumara dont le sol conservait un peu d’humidité. Le plus souvent, c’étaient des pacages abandonnés, tachetés de noir par les touffes de buis, ou des champs d’oliviers pâles, plantés en ligne. Aucun labour, et presque pas de troupeaux. Le petit jour naissait, et à gauche la mer s’étendait, la mer sans îles, polie comme un miroir. Si elle avait eu la moindre marée, comme elle eût vite recouvert la plage de sable brun où nous courions ! Des barques, aussi rares que les troupeaux, dormaient au large. Quand le soleil fut tout à fait levé, elles parurent flotter sur un métal en fusion. Mais la terre demeura sans éclat et triste infiniment.

Il y a plus de trois cents kilomètres de côtes semblables. J’aurais bien voulu écouter encore le commandant, ou même ses compagnons. Le jeune lieutenant avait moins de tempérament et moins d’érudition. Mais comme la plupart des officiers italiens, il était d’une parfaite courtoisie. Aux stations, lorsque le train s’arrêtait, entre une rangée de maisons et une rangée de bateaux de pêche, il me nommait le pays, et me faisait remarquer que les villages de la Calabre « commencent à descendre. » Ils étaient tous, autrefois, perchés sur les hauteurs, fortifiés, crénelés, pareils à ceux que nous découvrons, de temps à autre, dans la montagne. Les côtes n’étaient pas sûres. Le long souvenir des invasions de tous les peuples, et celui, plus récent, des brigands calabrais, la peur aussi de la malaria, avaient groupé les habitans sur les sommets défendables, par-dessus l’atmosphère dangereuse des plaines. Aujourd’hui, le peu de toits nouveaux qui s’élèvent sont posés au bord de la mer. Les vieux remparts là-haut tombent en ruine. Et la malaria, paraît-il, n’est ni plus ni moins grave. Elle dépend de l’orientation, de la nature du sol, du vent, de mille causes inconnues, difficiles à fuir.

Il faut croire pourtant que ce pauvre bavardage suffit pour faire éclore une sympathie. Lorsque nous nous séparâmes, sur le quai de Reggio, le jeune officier pour prendre le bateau et se rendre en Sicile, moi, pour aller trouver, dans le quartier haut de la ville,