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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/85

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l’émigrant avait eu l’air de froisser dans ses sentimens de quiétude et d’urbanité, se mit à m’expliquer que l’émigration, en effet, était bien plus forte dans les provinces du midi que dans celles du nord. Parmi d’autres choses curieuses, il m’apprit que les paysans de ces dernières provinces partaient généralement avec toute leur famille, quittes à se faire rapatrier, si la terre d’Amérique était encore ingrate pour eux, tandis que les bracciani de la Calabre ou de la Basilicate s’embarquaient seuls, passaient deux ou trois ans à étudier, à trouver un moyen de vivre, puis revenaient, comme notre voisin de tout à l’heure, avec l’argent gagné, pour enlever la femme, les enfans et les vieux. Peu à peu, il s’anima, lui aussi. Il me parlait, lui, Piémontais, de cet extrême sud italien où il se sentait dépaysé et humilié par tant de causes dans son orgueil de patriote. A un moment, je le vis debout devant moi, qui me faisait un vrai discours, et fulminait contre la bourgeoisie molle et inerte de Potenza, de Metaponto, de Catanzaro et autres petites villes qui sont quelque chose dans ces parages. « Les jeunes qui pourraient tant pour la patrie, disait-il avec une certaine emphase de gestes, les jeunes ne font rien ! Dès que leurs études sont achevées, ils reviennent. Est-ce pour améliorer le sort de leurs provinces ou simplement le leur ? Non, deux mille livres de rente leur suffisent. Cela leur permet de faire le noble, fare il nobile, de saluer et d’être salués. Ils ne voient pas plus loin. Jusqu’à vingt-cinq ans, vous les trouverez sur les promenades. Plus tard, ils s’assoient sur des chaises, au milieu de leur bosquet d’orangers, pour regarder bêcher leurs journaliers. O patrie ! J’en suis honteux pour elle ! »

Il continua encore pendant une minute ou deux, les sourcils froncés, la voix vibrante. Patrie, liberté, démocratie, jeune nation, grandeur, avenir, il sut grouper tous ces mots sonores en quelques phrases ; et quand il crut avoir effacé l’impression produite sur nous par l’énumération des misères de l’Italie méridionale, il eut l’air tout content, se rassit, m’avoua que sa femme était une cliente du Printemps, et s’endormit.

Ce ne fut pas pour longtemps. Le train, ballotté, soufflant sur les pentes, entrait, dix minutes après, en gare de Metaponto. La lumière des lanternes courut sur les visages encadrés dans les angles du wagon. Quelqu’un ouvrit la portière, et entra : un jeune lieutenant d’artillerie en tenue. Il se heurta aux jambes du major, allongées sur le coussin d’en face. Le brave homme s’éveilla. En pareil cas, un Français eût cédé en grognant, un Anglais n’eût pas bougé ; lui, il eut un sourire paternel, retira ses jambes, et dit au nouveau-venu : — S’accommodi, s’accommodi ! Puis, s’apercevant