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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/84

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— Je ne comprends pas, fit-il, une richesse ! Vous soutenez que, par exemple, quand l’Italie, en 1886, a perdu plus de quatre-vingt mille de ses enfans au profit de la seule Amérique, elle s’est enrichie ?

— Oui. Nous avons un excédent de population. S’il nous sert à coloniser, si, grâce à lui, une partie de l’Amérique devient italienne, qu’avez-vous à dire ? Nous sommes tout au moins en possession d’une influence considérable. Beaucoup des nôtres réussissent dans la république argentine, au Brésil, et ailleurs. Ils gagnent leur vie, et je le sais bien, moi !

— Vous vous êtes fait Américain ?

— Voilà trois ans. Je suis gérant d’un domaine, à Buenos-Ayres, et je viens chercher la famille.

— Elle était restée ?

— Oui, le voyage est cher.

— Et vous avez l’intention, je suppose, de rentrer en Italie, après fortune faite, un jour ?

L’émigrant demeura un instant silencieux ; puis il jugea sans doute qu’il était assez Américain déjà pour tout dire :

— Je ne le crois pas, répliqua-t-il.

— Eh bien ! moi, fit le jeune homme, en se renversant dédaigneusement sur le coussin, si j’étais le gouvernement, je prohiberais par tous les moyens l’émigration, j’imposerais les émigrans. Vous ne me ferez pas entendre que ce soit un bien de dépeupler un pays au profit d’un autre. Je connais des bourgs, en Calabre, qui perdent, certaines années, cent habitans.

Agacé, les yeux brillans de colère, l’émigrant leva les épaules :

— C’est un mal pour la Calabre, dit-il, et c’est un bien pour l’Italie. D’ailleurs, j’ai essayé d’arracher mon pain à cette terre-ci : elle n’en donne pas !

Il se rencogna aussitôt, décidé à ne plus rien dire, et descendit peu de temps après, sur le quai désert d’une gare que le vent glacé, soufflant d’un ravin, balayait. Je le suivis par la pensée, en pleine nuit, vers un de ces sommets que nous avions aperçus, de loin en loin, couronnés de maisons que lie et presse un vieux rempart en ruine. Peut-être n’arriverait-il qu’au petit jour, après de longs détours causés par le torrent qui mugissait à droite. Peut-être le village était-il un de ceux dont j’avais vu les habitans danser la tarentelle, en si beaux costumes d’autrefois, et si sérieusement ! Je me représentais l’entrée dans la chambre demeurée sombre, où les berceaux ne criaient pas encore, et la joie mêlée de frayeur de cette femme à qui le retour annonçait l’exil définitif.

Le commandant, que la scène assez vive entre le propriétaire et