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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/832

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prévoir que cette station fût la dernière qu’il dut précher, et cependant en prononçant le sermon de clôture, il ne pouvait se défendre de parler à ses auditeurs comme s’il leur adressait ses adieux. « Je suis parvenu, leur disait-il, à ce milieu du chemin de la vie où l’homme se dépouille de sa jeunesse et descend par une pente rapide aux rivages de l’impuissance et de l’oubli. Je ne demande pas mieux que d’y descendre, puisque c’est le sort que l’équitable Providence nous a fait ; mais, du moins, à ce point de partage des choses d’où je puis voir encore une fois les temps qui vont finir, vous ne m’envierez pas la douceur d’y jeter un regard et d’évoquer devant vous, qui fûtes les compagnons de ma route, quelques-uns des souvenirs qui me rendent si chers et cette métropole et vous. » Il adressait alors une magnifique invocation à ces voûtes de Notre-Dame sous l’ombre desquelles s’étaient passés les plus grands événemens de sa vie. C’était là, quand son âme se fut rouverte à la lumière, que le pardon était descendu sur ses fautes, et qu’il avait reçu Dieu pour la seconde fois. C’était là qu’après de longs détours, il avait trouvé le secret de sa prédestination dans cette chaire entourée pendant dix-sept ans de silence et d’honneur. C’était là qu’au retour d’un exil volontaire, il avait rapporté l’habit religieux et obtenu pour lui le triomphe d’un unanime respect. C’était là enfin qu’avaient pris naissance toutes les affections qui avaient consolé sa vie et qu’homme solitaire, inconnu des grands, éloigné des partis, étranger aux lieux où se presse la foule et se nouent les relations, il avait rencontré les âmes qui l’avaient aimé. Puis il s’écriait dans un dernier mouvement : « Et vous, messieurs, génération déjà nombreuse en qui j’ai semé peut-être des vérités et des vertus, je vous demeure uni pour l’avenir comme je le fus dans le passé ; mais si un jour mes forces trahissaient mon élan, si vous veniez à dédaigner les restes d’une voix qui vous fut chère, sachez que vous ne serez jamais ingrats, car rien ne peut empêcher désormais que vous n’ayez été la gloire de ma vie et que vous ne soyez ma couronne pour l’éternité. » Et laissant alors ses auditeurs sous l’émotion de ces accens inattendus, il descendait lentement les degrés de la chaire de Notre-Dame, qu’il ne devait plus remonter jamais.

Sept mois après, survenait le coup d’État du 2 décembre. L’événement était tellement prévu, qu’il ne paraît pas (autant, il est vrai, qu’on peut en juger par des lettres confiées à la poste) avoir causé à Lacordaire une émotion très vive. Cependant, il aperçut dès le premier jour le danger d’une intervention militaire dans la vie légale d’un pays. Il ne partagea pas non plus les illusions de ceux de ses amis qui crurent que les socialistes seuls auraient à pâtir du coup