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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/831

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accepté la république. Il les considérait comme liés ; à ses yeux une volte-face les aurait déshonorés et n’aurait plus permis de les considérer « que comme les humbles valets de tous les évènemens favorisés par le sort. »

Il n’approuvait pas davantage l’alliance contractée entre les catholiques représentés par M. de Falloux et M. de Montalembert et les libéraux représentés par M. Cousin et M. Thiers. Elle lui semblait inspirée par des sentimens réactionnaires et bourgeois. « La séparation, écrivait-il, en parlant de quelques-uns de ses amis les plus intimes, est complète et irrémédiable… Il s’agissait de savoir si on immolerait à la peur des révolutions les nationalités opprimées, les libertés civiles et religieuses, les intérêts des pauvres, si l’Europe et l’Église se rejetteraient dans les bras de l’Autriche et de la Russie, pour assurer de nouveau dans cette sainte alliance le règne reconstitué d’une bourgeoisie égoïste, rationaliste et voltairienne, si enfin l’on choisirait M. Thiers au lieu de la Providence. » Aussi ne prit-il aucune part à la campagne qui devait cependant aboutir à la loi de 1850 sur la liberté de l’enseignement, et ce ne fut pas avant bien des années que, rendant justice à cette loi, aujourd’hui abrogée, il l’appela d’un nom heureux « l’édit de Nantes du XIXe siècle. » Mais dans l’isolement volontaire où il se confinait, il ne se faisait aucune illusion sur le dénoûment final. « Les branches de l’absolutisme, écrivait-il, repousseront comme l’unique contrepoids aux fureurs de la démagogie ; les bourgeois applaudiront par peur, le clergé par espérance, et l’on tirera le canon des Invalides pour annoncer au monde l’ère de l’ordre, de la paix et de la religion. » Et dans une autre lettre : « Je vois dans toute l’Europe une précipitation vers le despotisme qui m’annonce pour le reste de mes jours d’effrayantes révolutions, et comme je ne dévierai pas d’une ligne des routes où mon esprit est engagé, je dois m’attendre à des poursuites d’autant plus vives que je serai plus seul dans mes sentimens. L’Europe passera dans le despotisme ; elle n’y restera pas, et dût-elle y rester, je vivrai et mourrai en protestant pour la civilisation de l’Évangile contre la civilisation du sabre et du knout. »

Telle était sa disposition d’esprit dans les derniers mois de l’année 1851, et s’il avait manqué de clairvoyance au lendemain de 1848, assurément l’expérience lui avait profité, car il était impossible de jeter sur l’avenir de la France et de l’Europe un coup d’œil plus prophétique. Il semble même qu’un pressentiment personnel soit venu en aide à sa clairvoyance. Le 9 mai 1851, il avait inauguré à Notre-Dame la station du carême devant un auditoire plus que jamais avide d’entendre sa parole. Rien ne pouvait faire