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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/827

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doctrine catholique, celle qui a créé les peuples et la liberté même des peuples, car avant Jésus-Christ, avant l’Évangile, il n’y avait pas de peuples. Il n’y avait que des maîtres et des esclaves… L’égalité, la liberté, comment se fait-il que la république, qui inscrit cette devise au fronton de ses temples, puisse se trouver en opposition avec l’Église ? Je ne pense pas que la réconciliation soit à faire ; je pense, au contraire, qu’elle est faite et si ce peuple que nous avons mis au monde nous-mêmes abandonnait de part et d’autre des préjugés antiques, si eux et nous, dis-je, nous voulons nous réconcilier, je ne vois pas ce qui peut nous en empêcher. »

Cette éloquente péroraison fut couverte d’applaudissemens, et Lacordaire sortit de la réunion sans avoir, à tout prendre, fait d’accrocs à sa robe de moine. Il semble cependant qu’à la veille même de l’élection, quelque scrupule lui soit venu sur sa candidature, car il signa dans l’Ère nouvelle un article où il déclarait que le rôle politique du clergé ne lui paraissait qu’un accident transitoire. Le peuple de Paris avait, selon lui, sacré le prêtre. Le prêtre était donc français, citoyen, républicain ; il pouvait se porter comme candidat, et il le devait, car se retirer en un pareil moment, c’était abdiquer le service militaire à l’heure de la bataille. Mais une fois la république constituée, le prêtre se retrouverait en présence d’une nation extrêmement jalouse de la distinction des deux pouvoirs et douée d’un goût exquis que les moindres dissonances blessent vivement. « Le clergé de France, ajoutait-il, ne s’exposera jamais sans dommage au souffle des passions politiques. Si éloquent fût-il, si dévoué, si courageux, il paraîtra moins grand à la tribune que dans l’humble chaire où le curé de campagne apporte la gloire de son âge et la simplicité de sa vertu. »

Tout rallié que fût Lacordaire, il fut vivement combattu à Paris par les républicains. Une portion même du clergé se prononça contre lui, et tandis que le curé de Saint-Eustache, l’abbé de Guerry, fut élu, il n’obtint qu’un chiffre de voix tout à fait insuffisant. Il en fut de même dans les autres départemens où il avait été porté. Il pouvait donc croire qu’il avait échoué dans sa légitime ambition, lorsqu’il apprit que, porté à son insu et à la dernière heure sur la liste des Bouches-du-Rhône, il était au nombre des élus. Trois évêques et vingt prêtres l’étaient avec lui.

Ce résultat inattendu ne pouvait qu’encourager Lacordaire dans l’espoir qu’il avait conçu d’assister à la fondation d’une république vraiment catholique. Ses lettres d’alors témoignent de son exaltation. « Tout ce que nous voyons est miracle, écrivait-il à une de ses rares correspondantes et dans une lettre à M. Foisset.