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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/825

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catholiques « qui avaient rendu son nom cher à ce peuple généreux. » Il n’en fallait pas tant pour que Lacordaire se jetât au plus fort de la mêlée avec la généreuse impétuosité qui était dans sa nature. Aussi ne négligea-t-il rien de ce qui était en son pouvoir pour réaliser l’espoir qu’il avait conçu de placer les catholiques à la tête du mouvement républicain et de conférer à l’Église le gouvernement de la démocratie.

Le premier moyen à employer, c’était l’action par la voie de la presse. Il se réunit dans cette pensée avec deux hommes dont l’un était pour lui un ami et dont l’autre occupait déjà par sa science une situation considérable dans l’Église, Ozanam et l’abbé Maret. À eux trois ils fondèrent l’Ère nouvelle. Mais quelque talent de journaliste que Lacordaire eût montré autrefois dans les polémiques de l’Avenir, il y avait un autre moyen d’action qui convenait mieux encore à son tempérament ; c’était la parole. Il avait parlé jusque-là devant un public muet. Sans doute, même du haut de la chaire, il avait senti plus d’une fois s’établir entre ses auditeurs et lui ces communications en quelque sorte magnétiques qui révèlent au véritable orateur l’état d’esprit de ceux qui l’écoutent, et qui l’encouragent ou l’avertissent. Mais parler devant un public animé et vivant qui, traduisant ses impressions par des manifestations extérieures, peut librement applaudir ou interrompre, qui vous suit ou vous résiste, qui vous échappe ou qu’on ramène, quel rêve pour un homme dont la faculté maîtresse est le don de la parole et qui demeure, comme Lacordaire, orateur même en écrivant ! Il n’est pas étonnant que ce rêve l’ait tenté. Ce serait toutefois calomnier cette noble nature que de croire qu’il ait obéi à un sentiment personnel en se présentant comme candidat à l’assemblée nationale. Il sentait bien que, dans les temps de trouble et de liberté, toute action qu’on s’efforce d’exercer en dehors des assemblées est nulle, à moins que ce ne soit une action révolutionnaire. Il accepta donc, s’il ne sollicita pas, d’être porté comme candidat à l’assemblée nationale sur la liste de plusieurs départemens. Figurant en particulier sur la liste de Paris, il lui fallut aller défendre sa candidature dans les réunions publiques. Il y alla non sans répugnance, mais par point d’honneur, pour donner l’exemple du courage. « Avant tout, avait-il dit, il faut combattre la peur. »

Les réunions électorales n’étaient point entrées dans nos mœurs comme elles le sont aujourd’hui et la présence d’un moine devait encore ajouter à la curiosité. Aussi l’affluence fut-elle grande aux deux réunions où il se rendit. Les journaux du temps nous ont conservé le récit de celle qui eut lieu à la Sorbonne. Lacordaire y fut tout le temps sur la sellette. Le citoyen Ozias lui demanda d’abord