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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/820

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rien enlevé de son intérêt, celle de l’obéissance que le prêtre doit aux lois quand il les croit mauvaises, quand sa conscience lui commande de réclamer leur abrogation. Cette fois, ce n’était plus en qualité de plaignant, mais en qualité d’accusé, qu’il comparaissait. Il fut cité en même temps que Lamennais devant la cour d’assises, pour avoir, dans plusieurs articles de l’Avenir (entre autres dans un de ceux que j’ai cités), commis le double délit d’excitation à la haine et au mépris du gouvernement, et de provocation à la désobéissance aux lois. Lamennais, qui n’avait aucun des dons de l’orateur, fut défendu longuement par M. Janvier. Lacordaire ne put prendre la parole qu’à sept heures et demie du soir, devant un auditoire passionné, vibrant, qui l’interrompait à chaque instant par ses applaudissemens.

Après avoir dans un magnifique exorde raconté comment il était devenu d’abord chrétien, puis prêtre, il abordait les deux chefs d’accusation : « Si j’ai provoqué à la désobéissance aux lois, j’ai commis une faute grave, car les lois sont sacrées. Elles sont, après Dieu, le salut des nations, et nul ne doit leur porter un respect plus grand que le prêtre, chargé d’apprendre aux peuples d’où leur vient la vie et d’où leur vient la mort. Cependant, je l’avoue, je n’éprouve pas pour les lois de mon pays cet amour célèbre que les peuples anciens portaient aux leurs. Car le temps n’est plus où la loi était l’expression véritable des traditions, des mœurs et des dieux d’un peuple ; tout est changé, mille époques, mille opinions, mille tyrannies, se heurtent dans notre législation confuse, et ce serait adorer ensemble la gloire et l’infamie que de mourir pour de telles lois. Il en est une cependant que je respecte, que j’aime, que je défendrai, c’est la charte de France, non pas que je m’attache aux formes variables du gouvernement représentatif avec une immobile ardeur, mais parce que la charte stipule la liberté, et que dans l’anarchie du monde, il ne reste aux hommes qu’une patrie : la liberté. »

Il se défendait ensuite d’avoir voulu exciter à la haine et au mépris du gouvernement. Ces sentimens étaient étrangers à lui et aux prêtres ses frères, qui, du sein de la Providence où les reportent incessamment leurs pensées, regardent les empires qui tombent et ceux qui s’élèvent avec des pensées plus pures que celles qui agitent l’homme, quand il ne voit dans ces catastrophes souveraines que le combat des intérêts humains. Mais il revendiquait fièrement son droit d’exposer les griefs que nourrissait l’Église catholique contre le gouvernement et la législation. « Ces griefs, disait-il, sont nombreux ; les croix, les églises, les personnes, ont été outragées en beaucoup de lieux ; l’enseignement a été entravé par des mesures nouvelles ; mille despotes subalternes ont fait contre