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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/82

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joviale, ornée de moustaches grises à la Victor-Emmanuel, la brosse presque blanche et fournie, grosse épingle de corail à la cravate, corne à la chaîne de montre contre la jettatura, le type enfin du soldat père de famille et père de ses hommes ; la troisième, un monsieur très élégant, tout jeune, le teint brun, le visage long, et portant, dans la poche haute du gilet, un crayon retenu par une fine chaîne d’or.

Les débuts sont presque toujours silencieux. Nous regardons tous, plus ou moins, le paysage. Il est délicieux, chacun le sait, autour du Vésuve. La vallée, au-delà même de Pompéi, quand on a perdu de vue la mer, est d’une fertilité grande, et j’admire les champs de fèves luxurians non moins que les lointains bleus ; puis il y a les montagnes, déjà pauvres, au milieu desquelles le train s’engage ; puis l’arrivée à Salerne, si étonnante, si royalement belle, cette vue, au sortir d’un tunnel, de la ville en demi-cercle, subitement aperçue au bas d’une pente immense, avec ses maisons blanches, ses toits rouges, sa marina, ses jetées, le flanc du promontoire qu’on vient de traverser et où se tord la route d’Amalfi, toute bleue dans les coins d’ombre, la mer enfin, sans une ride, brumeuse à force d’éclat, et dont le soleil couchant efface la limite ; puis, de nouveau la ligne s’élève, après avoir quitté la pleine herbeuse où fut Pæstum, et nous rentrons dans les montagnes. Aux petites gares, les hommes de la campagne qui attendent le train ont souvent le bonnet calabrais, les femmes des jupes rouges et courtes, et la pâleur dorée, et les longs yeux de l’Orient. Plusieurs portent leurs enfans enveloppés et ficelés dans des langes de couleur ; je compte à Eboli trois petits paquets bleus et deux jaunes. On vend des fromages de buffle, ronds et vernis comme des coloquintes, et des oranges avec leurs feuilles. Le soir tombe…

Nous n’avions pas attendu jusque-là pour connaître un peu mieux deux de nos trois compagnons de voyage. Le jeune homme maigre était un propriétaire de la Basilicate, le vieux monsieur à moustaches roulées un commandant d’infanterie, qui se rendait à Tarente. Le troisième voyageur demeurait muet et immobile dans son coin.

Entre le major et le propriétaire, la conversation s’était rapidement engagée sur les choses du Midi. Tous deux, chacun à sa façon, déploraient les conditions actuelles de la Basilicate et de la Calabre.

— Voyez, disait le major, partout des terres incultes, des sommets ravinés par les pluies !

Nous continuions de voir, en effet, des montagnes et des