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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/818

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C’est ainsi qu’il eut à discuter devant les tribunaux cette question qui, aujourd’hui encore, ne semble point résolue pour certains esprits : le prêtre est-il ou n’est-il pas un fonctionnaire ? Dans les dernières années de la restauration, il avait, comme aumônier du lycée Henri IV, publié avec ses collègues un mémoire où ils signalaient au ministre de l’instruction publique l’état déplorable de l’enseignement religieux dans les lycées et les collèges. Un journal universitaire, le Lycée, avait pris ce mémoire à partie d’une façon violente ; il le dénonçait comme un modèle de délation et d’hypocrisie, et il demandait que l’enseignement religieux dans les collèges fût enlevé à des hommes si pervers qui étaient les ennemis les plus acharnés de la liberté. Lacordaire intenta immédiatement contre le journal une poursuite en diffamation devant le tribunal correctionnel, c’est-à-dire devant la juridiction de droit commun. Mais, au cours du procès, une question de compétence fut soulevée par le représentant du ministère public. Les aumôniers n’étaient-ils pas des fonctionnaires publics ? En ce cas, ce ne serait pas le tribunal correctionnel, mais le jury auquel il appartiendrait de connaître de la plainte. Pour établir l’incompétence du tribunal, l’avocat du roi eut un mot malheureux : « Les prêtres, dit-il, sont les ministres d’un souverain étranger. » A ces mots, Lacordaire se leva tout debout : « Non, monsieur, cela n’est pas, dit-il d’une voix vibrante ; nous sommes les ministres de quelqu’un qui n’est étranger nulle part, de Dieu. » Dieu était à la mode alors, si le pape ne l’était pas. Aussi l’auditoire éclata en applaudissemens, et à la sortie de l’audience, quelqu’un se détachant du public, vint serrer la main de Lacordaire et lui dit : « Mon curé, vous êtes un brave homme. Comment vous appelez-vous ? » Cependant le tribunal avait donné raison à l’avocat du roi (nous dirions aujourd’hui au substitut) et s’était déclaré incompétent. Mais le procureur du roi, désavouant son subordonné, avait interjeté appel sur la question de compétence et, devant la cour, il soutint, en termes très élevés, que le prêtre n’était pas et ne pouvait pas être un fonctionnaire, fût-il aumônier. La situation faite à Lacordaire était délicate. Il ne voulait point se donner l’apparence de redouter la cour d’assises, où il pouvait espérer une plaidoirie retentissante et un acquittement. Aussi ne s’était-il pas joint à l’appel du ministère public. Mais, d’un autre côté, accepter pour un prêtre la qualification de fonctionnaire eût été se mettre en contradiction avec toute sa doctrine. Ces considérations diverses l’avaient déterminé à garder le silence aux débats de première instance. Il avait même refusé de dire au tribunal s’il était prêtre ou non, ce qui lui valut, de la, part de l’Ami de la religion, un article injurieux où il était accusé d’avoir renié son caractère