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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/792

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30 août 1778, que, dans sa querelle avec les Anglais, le vœu général à Pétersbourg n’est pas pour elle. » Un grave incident vint empirer la situation. Au début de ce même mois, un corsaire américain ayant 150 hommes d’équipage avait attaqué dans la Mer du Nord huit navires russes, partis d’Arkhangel pour Londres avec des marchandises, emmené les uns, dépouillé les autres. De quoi pouvait donc se plaindre la France quand elle permettait à ses alliés d’attaquer ainsi le commerce et la navigation des neutres ? Harris ne manqua pas de représenter que si les déprédations des Américains devaient continuer, les Anglais renonceraient à fréquenter les mers du Nord, au grand préjudice de l’empire russe. Catherine était piquée au vif, et fit éclater son dépit dans une lettre intime adressée à Grimm le 22 août 1778 [1]. C’est à ce moment que, bien loin d’accueillir les ouvertures de Vergennes, elle lança l’idée d’un projet russe, en opposition manifeste avec les plans du gouvernement français. Panine, d’accord avec Harris, chargea tout d’abord M. Sacken, qui représentait la Russie à Copenhague, de transmettre à M. de Bernstorf la proposition suivante : « Sa Majesté danoise ne peut donner à Sa Majesté impériale une meilleure preuve de l’amitié qui les unit ensemble que d’entrer avec elle dans un concert pour le printemps prochain pour réprimer les brigandages de l’Amérique ; on pourrait convenir à former une petite escadre de forces égales de part et d’autre et de la faire croiser dans cette partie de la Mer du Nord où il n’y a d’autre navigation que celle de leur commerce respectif ; autrement l’insolence de ces rebelles, ne connaissant plus de frein, se porterait tôt ou tard jusqu’à insulter les côtes russes et celles de la Norvège danoise. » Il s’agissait, on le voit, d’organiser la résistance aux déprédations, non des belligérans en général, mais seulement des rebelles, c’est-à-dire des Américains. Harris avait manœuvré très habilement et l’on put se demander si la Russie n’allait pas être conduite à sortir de la neutralité. Bernstorf, politique avisé, comprit la gravité du péril et, pour le conjurer, soumit à la tsarine (28 septembre 1778) un véritable contre-projet qui organisait la protection des neutres non-seulement dans la Baltique ou les mers du nord et contre les Américains, mais sur toutes les mers et contre tous les belligérans. Énonçant avec toute la précision possible tous les principes du droit public maritime qui devaient prévaloir en 1780, il ajoutait : « Décider les Anglais à

  1. « Savez-vous quel tort ces armateurs américains me font ? Ils me prennent des vaisseaux marchands qui partent d’Arkhangel. Ils ont fait ce bon métier aux mois de juillet et d’août, mais je vous promets bien que le premier qui se frottera au commerce d’Arkhangel, l’année qui vient, il me le paiera cher ! .. Je suis fâchée, mais très fâchée. »