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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/78

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Alors, quelque dame allemande ou anglaise, qui ne sait pas, va se placera côté de la jettatrice, et le supplice devient moins apparent. Mais j’avoue qu’à Naples les histoires de ce genre atteignent, en raison du tempérament, un plus haut degré de comique. Je pourrais vous en dire bien d’autres. En voici une dernière, arrivée au comte de C.., mort il y a peu de temps aussi. On avait peur de lui dans toute la ville, — comme aujourd’hui de celui qu’on appelle l’innomabile, ou il formidabile, — mais rien n’égalait la terreur du duc de M.., quand il se trouvait en présence de son cousin. Le mauvais œil était si fort, que les cornes de corail, ostensiblement portées en breloques, la main sur une clé, moyens puissans, d’ordinaire, n’empêchaient pas les malheurs de tomber comme grêle sur les gens qui approchaient le comte. On ne peut pas cependant s’éviter toujours, et, dans une rue, sur le même trottoir, à un tournant, le comte rencontra le duc. « Ah ! cher cousin, come sta ? Je vous offre le bras, et je vous reconduis. » L’autre aurait bien préféré marcher seul. Il était blanc comme la poussière. Eut-il une faiblesse, glissa-t-il seulement sur une écorce de melon ? Personne ne peut rien affirmer, sinon que le duc se laissa tomber, à peine au bout de la rue, et se cassa la jambe. Alors sa prudence napolitaine ne l’abandonna pas, et, tout meurtri qu’il fût, il eut encore l’esprit de murmurer, à l’oreille de son terrible cousin, cette jolie phrase de patois : « Grazie, perchè tu me putive accidere e te si cuntentate de m’arruinare. Merci ! car tu pouvais me tuer, et tu t’es contenté de m’estropier. »

On pourrait dire qu’il y a aujourd’hui une école littéraire napolitaine, ou, du moins, du midi italien. Naples y joue le principal rôle. Elle a toujours eu ses chansonniers de Piedigrotta, sa joyeuse troupe de poètes qui renouvelle chaque année, à l’occasion de la grande fête, la poésie et la musique dont on vivra un an.

Il n’y a pas seulement de jolies œuvres parmi celles qui sont couronnées au concours et adoptées par le public. Beaucoup meurent et s’oublient, n’ayant eu qu’une édition à dix centimes, vendue au coin des rues. Mais il me semble que ces poètes ont gardé la tradition, et que nous devons à leurs vers les nouvelles en prose, d’une couleur si populaire et si originale, auxquelles j’ai déjà tait allusion. Le public lettré français est tout préparé à goûter des livres comme ceux de Mme Matilde Serao, où il y a tant de vie et tant d’amour pour les petites gens de Naples, une connaissance si parfaite, — autant qu’il nous est permis d’en juger, — de leurs mœurs, de leurs façons de penser et de dire. Le Paese de Cuccagna, le dernier roman que je connais d’elle, et où il est question de