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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/774

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la Grande-Bretagne au pied du mur, et Matvéew, son ambassadeur à La Haye, reçut l’ordre de se rendre à Londres pour proposer au gouvernement britannique d’accepter le rôle de médiateur entre la Russie et la Suède. Les instructions de ce diplomate étaient conçues dans les termes les plus modérés. La Russie déclarait ne vouloir conserver que ce qu’elle avait pris par les armes : quand elle disposerait de ports accessibles sur la Baltique, les Anglais pourraient librement venir chercher plusieurs fois dans l’année les marchandises russes. Mais, tandis que le tsar refusait absolument de céder Pétersbourg et ne consentait à rétrocéder Narva qu’à la dernière extrémité, « le gouvernement anglais ne voulait pas même admettre que la Russie pût devenir une puissance baltique [1]. » Matvéew finissant par perdre patience et le laissant voir, Marlborough lui déclara que son pays ne saurait accepter les propositions de Pierre Ier, parce que la Suède pourrait s’unir avec la France et l’Autriche contre l’Angleterre. Le tsar savait à quoi s’en tenir : « Pour ce qui est d’André Matvéew, écrivit-il en avril 1708, il est temps pour lui de partir, comme nous l’avons dit depuis longtemps, car c’est une honte et une perte de paroles. » L’ambassadeur partit donc le 30 juillet, non sans avoir été, contrairement au droit des gens, arrêté par des agens de police et momentanément incarcéré pour une dette de cinquante livres. Cet événement clôt la première phase du règne, et Pierre le Grand va désormais chercher, pour la politique russe, un autre point d’appui.

Les hommes d’État anglais n’avaient pas prévu l’écrasement de Charles XII, qui se vantait de ne traiter avec le tsar « que dans Moscou. » La bataille de Poltava poussa la race slave au premier plan sur la scène du monde, et changea les destinées de l’Europe. Elle aurait pu déterminer une volte-face de l’Angleterre ; celle-ci sentit, au contraire, croître ses alarmes. Quand Pierre eut été cerné deux ans plus tard, sur les bords du Pruth, par 200,000 Turcs ou Tatars, obligé de rendre Azof et d’anéantir sa flotte de la Mer-Noire, elle « ne crut pas devoir cacher toute sa satisfaction [2]. » Les instructions données par la reine Anne en 1714 à George Mackensie, nommé résident anglais près la cour de Saint-Pétersbourg, résument, d’autre part, toute la pensée du gouvernement britannique sur les affaires du nord : « Le royaume de Suède, disent-elles, qui servait autrefois de rempart solide aux intérêts protestans, étant réduit aujourd’hui à l’extrémité, il y a lieu de craindre qu’une seule campagne ne le soumette entièrement au pouvoir du

  1. De Martens, t. IX, p. 14.
  2. De Martens, Notes sur la convention du 28 octobre 1715, etc., p. 24.