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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/771

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ingrat lorsqu’il frappa d’un double droit de douane, en 1646, sur les instances du commerce russe, toutes les marchandises étrangères, y compris celles des Anglais, et supprima, trois ans plus tard, les franchises exceptionnelles de leur commerce, même dans la ville d’Arkhangel. Mais les Anglais avaient joui, pendant près d’un siècle, de si grands privilèges qu’un régime d’égalité leur semblait insupportable et qu’ils étaient, en 1682, disposés à taxer la Russie d’ingratitude. L’avènement d’un jeune prince, animé par le désir de renouveler la face de son empire et de le mettre en contact immédiat avec la civilisation occidentale, faisait naître l’occasion d’un rapprochement. Mais il fallait, pour l’obtenir, cesser de faire jouer un jeu de dupe à l’État moscovite et tendre une main loyale au nouveau tsar. Les choses ne se passèrent point ainsi.

Les projets d’Ivan IV n’avaient guère inquiété l’Angleterre ; elle avait compris que le Terrible était trop pressé. Mais quand Pierre Ier eut relégué la régente Sophie dans un monastère et pris en mains le pouvoir, les temps étaient changés. Parmi les puissances voisines qui bataillaient contre l’État moscovite et tâchaient de le refouler vers l’Orient, la Pologne commençait à chanceler. Au contraire, la Russie se peuplait, s’organisait et s’armait. Non moins ambitieux, non moins énergique, non moins opiniâtre qu’Ivan, Pierre, qui le dépassait d’ailleurs par la souplesse de son intelligence, par la profondeur et la netteté de ses vues politiques, apparaissait au moment opportun. Les circonstances lui permettaient d’entraîner son pays jusqu’au faîte de la puissance. Ivan avait montré le chemin ; Pierre était à même de le parcourir.

Le jeune empereur a trouvé du premier coup le plus sûr moyen d’entrer en relations directes et suivies avec l’Occident : il veut avant tout donner une flotte à la Russie. C’est à quoi n’avaient guère songé ses prédécesseurs. Pour lui, débarrassé des gens qui le tiennent en tutelle et ne savent pas diriger l’État, il gagne à toute vitesse Arkhangel, y établit un chantier, construit des barques, affronte les flots de la Mer-Blanche et manque d’y faire naufrage, mais tient à se remettre aussitôt en mer. Plus tard, dans sa première guerre de Crimée, il échoue devant Azof, parce qu’il n’a pas de vaisseaux pour investir par mer la ville assiégée. Au lieu de se rebuter, il appelle de Venise l’amiral Lima, métamorphose en chantiers tous les petits ports du Don, y concentre 26,000 ouvriers, fait construire vingt-deux galères, cent radeaux, dix-sept cents barques et descendre à sa « caravane marine » tout le cours du grand fleuve. Azof, bloqué par terre et par mer, capitule. L’élan est donné ; toute la nation va se mettre en branle. Les marchands, les soigneurs, les fonctionnaires apportent leur contribution ; le patriarche, les