Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/77

Cette page n’a pas encore été corrigée


accident. La terreur fut générale. Personne ne se présenta plus pour plaider la cause, et le troisième avocat, nommé d’office, eut soin de ne pas comparaître quand le grand jour fut venu. Le président se trouva seul en face du jettatore, et il se troubla d’autant plus qu’il avait, par avance, rédigé le jugement et donné tort à cet homme terrible. Comme il s’asseyait sur son fauteuil présidentiel, un mouvement fit remonter, sans qu’il s’en aperçût, ses lunettes sur son front. « Ah ! s’écria-t-il tout haut, je suis aveugle ! Pardonnez-moi, un tel, je ne vous ai rien fait encore ! » Et ses lunettes ayant, comme il parlait, repris leur place normale, il ajouta aussitôt, tout souriant : « Pardon de nouveau, mon ami, je revois ! » L’histoire provoqua, dans le monde de la Vicaria, un long éclat de rire. Mais l’avocat jettatore n’en fut que plus redouté. Lorsqu’il tomba malade, tout Naples fit des vœux pour qu’il mourût. Et quand on disait aux gens qu’il était mal de souhaiter ainsi la mort du prochain : « Ce n’est pas un homme, répondaient-ils, c’est un jettatore ! »

— Et comment devient-on jettatore ? A quoi reconnaît-on le mauvais œil ?

— A ses effets, qui sont infiniment variés, mais toujours nuisibles. Par exemple, dans une soirée, un invité entre, et, par hasard, au même moment, un autre, qui prenait le thé, laisse tomber sa tasse et la brise. La coïncidence est remarquée. Dix minutes après, le même monsieur, apprenant la mort d’un de ses concitoyens, s’écrie étourdiment : « C’est impossible ! un tel ? J’ai passé l’après-midi avec lui ! » Croyez bien que, dès lors, les plus prudens commenceront à s’éloigner d’un homme qui passe ses après-midi avec des gens que la mort atteint le soir, et qu’il suffira de bien peu de chose, désormais, pour lui faire une réputation noire…

— Et indélébile ?

— Absolument, le jettatore restera jettatore. Les années ne changent pas la malignité de son œil. N’allez pas croire, d’ailleurs, que cette superstition soit un privilège de Naples. Vous la rencontrerez, — si vous ne l’avez déjà fait, — partout en Italie. Je connais un gentilhomme des plus corrects, membre d’un des principaux cercles de Rome : quand on sait qu’il va déjeuner, la salle à manger a rarement d’autre convive que lui. Les membres du cercle, inscrits pour le repas, préfèrent payer deux fois et s’en aller au restaurant, plutôt que de manger dans son voisinage. Je pourrais vous citer une grande dame du même monde, qui, aux bals de la cour, reste généralement seule sur sa banquette, tant que les colonies étrangères ne sont pas largement représentées.