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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/767

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appelait dans sa capitale. C’étaient tantôt l’ordre des Porte-glaives, tantôt un ambassadeur lithuanien qui rappelaient dans les termes les plus pressans à l’empereur d’Allemagne la nécessité de ne pas « augmenter les forces de l’ennemi naturel » en lui procurant des artisans expérimentés. Sigismond de Pologne insistait encore plus vivement auprès de la reine Elisabeth pour qu’elle mît en quarantaine le Moscovite, « ennemi héréditaire de toutes les nations libres. » Mais cette tactique, bonne pour les voisins de l’Ouest, n’entrait pas du tout dans les combinaisons du gouvernement anglais.

Il n’y a peut-être pas, dans l’histoire d’Angleterre, de récit plus instructif que celui des relations formées par le peuple russe à partir du moment où Chancellor, en 1553, après s’être engagé dans la Mer-Blanche, parvint à l’embouchure de la Dvina septentrionale [1]. Jamais peut-être le peuple anglais n’a plus habilement dirigé vers un but précis cet esprit d’entreprise, fait de souplesse et d’audace, qui le conduit à la domination comme à la fortune. En quelques années, les Anglais auront, avec une prestesse étonnante, devancé dans l’exploitation commerciale du grand pays qu’on vient, pour ainsi dire, de découvrir une seconde fois, les Flamands et les Hollandais, les Allemands et les Hanséates. Ils l’envisagent, d’ailleurs, non-seulement comme un champ d’exploitation, mais comme une grande voie de communication. Rêvant, depuis la fin du XVe siècle, d’aller aux Indes orientales par le nord-ouest de l’Amérique, ils aperçoivent en un clin d’œil qu’une autre route s’ouvre aux ambitions britanniques et qu’on va pouvoir se frayer par l’empire des tsars un chemin vers l’empire d’Alexandre. Anthony Jenkinson, un des plus madrés négociateurs que l’Angleterre ait mis au service de ses vastes projets, conquiert un ascendant extraordinaire sur l’esprit d’Ivan IV et se fait donner à deux reprises des sauf-conduits : d’abord pour chercher la route des Indes en suivant le Volga, ensuite pour entreprendre un voyage en Perse par Astrakhan. S’il n’a pas réussi dans son projet de nouer des relations commerciales régulières entre son pays et la Perse, il s’est heureusement acquitté d’une mission secrète qui lui avait été donnée par le tsar et la faveur dont jouit à cette époque la compagnie anglaise « Moscovia » n’a plus de bornes. Jenkinson obtient l’expulsion de l’Italien Barberini, coupable d’avoir tenté de prouver aux conseillers de la couronne que certaines marchandises importées par les Anglais n’étaient pas d’origine anglaise et

  1. Voyez, sur l’histoire de ces premiers rapports, la Revue du 15 février et du 1er juillet 1876.