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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/76

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extorqué de cette façon 35 francs. La salle, un ancien cabinet du palais royal, est remplie d’un public évidemment partial en faveur de l’accusé, et qui laisse difficilement passage à l’huissier, et n’obéit absolument pas à ses « Silence ! » répétés. Le malheureux officier ministériel a beau appeler les témoins, de toute la force de ses poumons, deux sur trois ne répondent pas. Il s’avance jusqu’à la porte, ouverte sur le Salone, et, par-dessus cette cohue, au-dessus de la masse humaine en mouvement, il crie encore le nom sans écho. Puis il revient levant les épaules : un défaillant de plus !

Le président ne s’étonne pas. Il connaît son menu peuple de Naples, qui n’aime pas témoigner contre les frères du quartier, et, penché en avant sur son pupitre, les cheveux en coup de vent sous sa toque de velours aussi plate qu’un béret, il se borne à glisser les yeux du côté de son collègue de droite, puis de son collègue de gauche. Les deux assesseurs, habillés, comme le président, de la robe noire avec un nœud d’argent sur l’épaule, répondent amen en pinçant les lèvres. Et la parole est donnée à l’inculpé, un jeune maigre, élégant, vêtu d’une jaquette brune, qui s’avance jusqu’auprès du tribunal, et commence à se défendre, sans la moindre émotion apparente. On jurerait un avocat plaidant depuis dix ans, et pour d’autres, tant il a la voix bien posée, l’expression abondante, le geste heureux. Il s’arrête un moment entre ses phrases, et, de temps en temps, se retourne, comme pour prendre argument de tous ces témoins évanouis.

Je le laisse achever, et je traverse plusieurs salles d’audience, où c’est presque la même foule, la même absence d’appareil, et la même familiarité évidente entre les juges, les hommes d’affaires, tes témoins et les simples passans. Plusieurs de ces salles de justice ressemblent à des salles de conversation.

— Nous avons eu à Naples, me dit en descendant mon ami, un confrère qui gagnait souvent les procès, non-seulement à cause de son talent, mais encore parce qu’il était jettatore.

— On y croit toujours, à la jettatura ?

— Plus qu’on ne le dit. Et dans une des salles que nous venons de visiter, il s’est passé un fait bien amusant, voilà très peu d’années. L’avocat en question, qui avait le mauvais œil, était redouté de ses confrères, mais plus encore d’un certain président de chambre civile. Un jour qu’il se préparait à plaider une affaire importante, on apprit que son adversaire venait de mourir. L’impression produite au palais fut tout de suite fâcheuse. « Vous savez, disait-on, un tel avait accepté de plaider contre le jettatore, et il est mort. » Cependant, quelqu’un s’offrit pour le remplacer. L’affaire fut de nouveau fixée. Avant qu’elle ne vînt à l’audience, le malheur voulut que l’adversaire du jettatore mourût aussi, par