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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/75

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environ trois mille ici, me dit-il, à pouvoir prendre ce titre. Heureusement nous n’en usons pas tous. Le palais est déjà assez bruyant. Écoutez ! » Il est midi et demi, et de très nombreux passans se hâtent, comme nous, sous les portiques de ce vieux bâtiment humide, sombre, de toutes parts étayé, d’où sort un bourdonnement défoule. Avec eux, nous montons un escalier aux pierres usées, en haut duquel on trouve un couloir avec un buffet. Les avocats, les clercs, les amateurs, achètent sur le comptoir le petit pain fourré, le fromage, le « mendiant » ou le citron doux, et le cigare, noir et dur comme l’ébène, qui permettent de faire toute une belle journée de procédure sans même respirer hors du palais. A gauche, c’est la cour d’appel ; à droite, le tribunal civil, avec ses onze chambres. Nous prenons à gauche, et nous entrons dans la salle des Pas-Perdus, le Salone de la cour, où s’agitent d’innombrables gens, qui s’abordent, s’embrassent, se parlent à voix haute, se font deux ou trois signes qui achèvent leur pensée, se quittent, et rencontrent, trois pas plus loin, de nouvelles connaissances. Il y a là beaucoup d’hommes d’affaires et de plaideurs, sans doute, mais aussi beaucoup de dilettanti, comme me l’explique mon compagnon. Ils occupent tout le milieu de la salle, dont les bords appartiennent, au contraire, à la corporation discrète et muette des plumitifs. Le long des murs, entre les portes qui donnent accès dans les diverses chambres de la cour, des clercs d’avocats, rangés aux deux côtés de tables énormes, rédigent des exploits et des conclurions. Je reconnais quelques-unes de ces figures, de ces manières de lancer la main pour rouler une majuscule, quelques-uns de ces avant-bras poilus et de ces hautes formes sans poils, que je crois avoir déjà vus chez les vieux clercs de Paris. En trois ou quatre endroits, une de ces tables est louée à une marchande de tabac. Et, comme tout le monde fume, on peut suivre, dans le rayon des fenêtres, les nuages de fumée qui s’en vont vers les présidens. Mais les présidens ne jugent pas encore. Je m’en vais dans le Salone du tribunal, encore plus rempli de plaideurs, d’avocats, de curieux et de scribes. Au fond de la salle, un banc, où sont rangées, pressées, causant avec des expressions tragiques, des femmes attendant l’issue d’un procès et, parmi elles, deux voisines qui nourrissent leurs enfans, deux toutes jeunes Napolitaines de la campagne, la taille large dans le corset rouge, le visage brun, le regard dur et un peu sauvage. Peut-être sont-elles parentes de ce Palmieri dont j’entends appeler la cause. Il faut si peu de chose pour amasser des ténèbres dans ces yeux du midi ! Palmieri passe devant la dixième chambre correctionnelle. Il est accusé d’avoir fait concurrence au gouvernement, en établissant une loterie clandestine, — délit bien commun, là-bas, — et