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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/712

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Les congrès et les grèves, sans oublier les syndicats, tels sont les moyens que la loi met présentement à la disposition des travailleurs pour faire entendre leurs plaintes et formuler leurs revendications. Qu’ils en usent et en abusent même, rien de plus naturel ; la tendance d’un homme, et surtout d’un corps, investi d’un grand pouvoir, étant presque toujours d’en abuser. C’est ainsi que le « quatrième état » exerce dès à présent ses rigueurs contre lui-même ; la majorité contraignant à la grève, et prétendant même contraindre au syndicat obligatoire, — préparateur de la grève, — les membres de la minorité qui préféreraient conserver le plein exercice de leur liberté individuelle. Nous avons, dans les cartons des chambres, plusieurs projets de loi pour empêcher les ouvriers de s’opprimer entre eux. Mais ce n’est pas l’état d’esprit de ces derniers qui nous préoccupe. La masse laborieuse, quelque raisonnable qu’on la suppose, répondra toujours un peu comme ce mineur de Lens à un journaliste qui lui demandait pourquoi il réclamait une augmentation de salaires, puisqu’il reconnaissait lui-même n’être pas mal payé : « Il faut bien demander quelque chose, et puis, si on l’obtient, ce ne sera pas de refus. »

Ce qu’il importe de combattre, c’est la tendance très manifeste chez un certain nombre de membres de la classe dirigeante, notamment chez la plupart des membres de la nouvelle majorité parlementaire, à croire qu’ils ont le pouvoir de porter remède à ce qu’on nomme le « malaise social. » Et d’abord y a-t-il un « malaise social ? » Voilà qui n’est nullement démontré, ni d’ailleurs démontrable. Bien au contraire, le progrès moral et matériel de ce temps est immense ; et si la tactique politique des partis avancés, aidée de la sensiblerie naïve des partis modérés, qui tend à étaler les misères de l’heure présente en regard des utopies que l’on propose pour les faire cesser, doit être combattue dans l’opinion, c’est justement parce que ce prétendu « mal social » réside tout entier dans l’excitation des meneurs et dans la connivence passablement niaise des badauds.

La grève actuelle des mineurs en est un exemple : pour obtenir des voix, les candidats grossissent les griefs des ouvriers, leur promettant, s’ils sont élus, de leur faire donner satisfaction. Après le succès, l’ouvrier conserve le sentiment qu’il a des droits à faire valoir et prend patience. Voilà comment le socialisme parlementaire qui, en théorie, promet la fin des procédés violens, amène les grèves et leurs suites. Or, la chambre est presque tout entière teintée de socialisme, de nuance diverse et à doses variées ; et, au risque de mériter la qualification « d’économiste, » individu officiellement défini par le récent dictionnaire du parti guesdiste de « bourgeois imbécile, » je ne craindrai pas d’avouer que les socialismes tempérés de la droite et du centre, socialisme tyrannique de « l’État père du