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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/710

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M. Zola représente aujourd’hui la « littérature française tout entière. » Et je ne dis rien de l’espèce de contradiction qu’il y a, pour un « philosophe, » à nous montrer « toute une génération modelant son cerveau sur celui d’Hugo, » quand on vient d’employer un peu plus de cent pages à chercher la raison de son génie dans la nature unique et extraordinaire de sa sensibilité.

Combien M. Renouvier n’est-il pas plus près de la vérité, quand, après avoir constaté « que la révolution littéraire en très grande partie commencée, poursuivie et accomplie par Hugo, a été une révolution opérée contre la raison, contre les procédés logiques de la pensée et de la composition des idées, » il s’empresse d’ajouter que cette révolution même n’ayant « pleinement réussi » que dans le domaine de la poésie, « il ne ressort de son observation aucun préjugé légitime contre les changemens que l’esprit français a pu éprouver en s’avançant dans des voies si opposées à celles qu’il avait suivies depuis deux siècles ! » Mais, dans le « domaine même de la poésie, » bien loin de subir son influence et de se mettre à sa suite, ne pourrait-on pas dire qu’en vérité c’est contre Hugo que l’évolution de l’art s’est accomplie ? Tandis qu’il conseillait l’action et qu’il faisait du poète un « conducteur d’êtres » ou un « pasteur d’hommes, » qui ne sait qu’autour de lui, ses admirateurs les plus sincères, comme Gautier, se prêchaient à eux-mêmes l’indifférence, le désintéressement, « l’art pour l’art ? » Aux accens passionnés, éloquens, déclamatoires de son optimisme humanitaire, qui ne sait que Vigny opposait l’expression douloureuse, et non moins éloquente, mais contenue de son pessimisme stoïque ? Et l’inspiration qu’Hugo n’avait jamais demandée, depuis ses Feuilles d’automne, qu’au tumulte de ses émotions, M. Leconte de Lisle, et toute une école à sa suite, la puisait au contraire dans la sérénité de la science. Que si l’on serait tenté peut-être aujourd’hui de voir d’abord entre son « symbolisme » et celui de nos jeunes contemporains quelque analogie secrète, j’ai tâché plusieurs fois de montrer que l’on se tromperait. Ne nous exagérons donc pas son influence ; ne lui sacrifions personne ; et soyons d’ailleurs assez convaincus que sa grandeur n’en sera pas réellement diminuée. Quelle influence a exercée Shakspeare ? et comment s’appellent, je dis en Angleterre, et avant notre siècle, ses disciples ou ses imitateurs ? Celle de Victor Hugo, pour beaucoup de raisons, a sans doute été plus considérable ; elle n’a pas eu, même en poésie, l’étendue ni surtout l’universalité que l’on dit. Comment d’ailleurs l’aurait-elle eue, si le lyrisme, c’est la poésie personnelle, et si le vrai titre de gloire d’Hugo, c’est d’être notre plus grand lyrique, l’un des plus grands et des plus « incommensurables » qu’il y ait eu dans tous les temps ?