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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/707

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et on ne peut sans doute séparer ni sa volonté des objets sur lesquels elle s’est exercée ; ni sa faculté d’assimilation des façons de penser ou de sentir dont elle s’est emparée, ni sa personnalité de tant d’obstacles qu’elle a dû vaincre avant de triompher. En séparant ce qui est inséparable, M. Mabilleau a donc brisé l’unité naturelle de son sujet. Son livre n’est pas composé. Et il est vrai que celui de M. Renouvier ne l’est pas davantage. Mais M. Renouvier ne s’était proposé ni de faire un portrait, ni surtout de soutenir une espèce de thèse en ramenant à l’unité d’un seul et même principe les contradictions apparentes, les variations successives, et les époques littéraires de la vie et de l’œuvre d’Hugo.

Insisterai-je après cela sur quelques opinions singulières de M. Mabilleau ? « L’idée même de Cromwell, nous dit-il quelque part, est l’alternative constante des deux solutions que l’action peut recevoir : Cromwell sera-t-il roi, ne le sera-t-il pas ? A chaque acte, la réponse change, » et M. Mabilleau croit voire là, dès 1827, dans cette formule antithétique, « la marque propre mise par Hugo à la doctrine qu’il faisait sienne. » C’est le romantisme, comme on l’entend bien. Mais de quoi donc s’agit-il aussi, je ne dis pas dans le Cid ou dans Rodogune, je dis dans Bérénice ou dans Andromaque ? Titus épousera-t-il ou n’épousera-t-il pas ? Andromaque cèdera-t-elle ou ne cèdera-t-elle point à Pyrrhus ? L’alternative est le rythme même de l’action dramatique, et s’il n’y avait que cela de « propre » à Hugo dans Cromwell, il faut alors convenir que ce serait peu de chose. M. Mabilleau dit ailleurs : « Nommé pair de France en 1846, il se signala par de nombreux discours… et provoqua les plus ardens reproches sur son apostasie. Sa réponse était d’ailleurs facile. Dès 1834, il avait, dans sa Réponse à un acte d’accusation, proclamé le véritable principe de l’évolution intellectuelle et morale qui s’opérait en lui. » Oui, sans doute, mais cette Réponse, Hugo l’avait gardée soigneusement pour lui ; elle n’a paru qu’en 1856, vingt-deux ans plus tard, dans le premier livre des Contemplations ; et qui dira qu’il ne l’a pas peut-être antidatée ? Sa mémoire, on le sait, lui jouait quelquefois de ces tours. Mais il ne faut pas, je ne voudrais pas avoir l’air d’attacher trop d’importance à ces vétilles, et ne retenant du livre de M. Mabilleau que ce qui en fait l’intérêt, j’y loue encore une fois l’ingéniosité de la tentative et la nouveauté de la méthode.

Qui donc a dit que l’art d’écrire « ne consistait qu’en deux choses : bien définir et bien peindre ? » Si c’était La Bruyère, l’observation n’en serait pas moins bonne à retenir ; et on a tant « peint » depuis un demi-siècle, que le moment est peut-être venu de « définir. » M. Mabilleau a vraiment essayé de définir le génie d’Hugo, et j’estime qu’il en a pris l’un des bons moyens qu’il y eût. « Le génie de Victor Hugo n’est pas, dit-il, une essence simple et irréductible… Toute personnalité, littéraire ou non, est une idée