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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/702

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extrêmement divertissantes. Que pensez-vous de la trinité « d’Escobar Trimalcion et Rufin, » considérés comme types de « conservateurs de l’antique souffrance ? «  ou de celle « Baronius, d’Ibas d’Ephèse, et de Théétète ? » Mais, à mes yeux, si je l’ose avouer, l’érudition d’Hugo est de la même nature que la science de M. Zola.


Quand le Christ expira, quand mourut le grand Pan,

Jean et Luc en Judée, et dans l’Inde Epicure

Entendirent un cri d’inquiétude obscure…


Oui, ces vers, quand je les lis dans le livre de M. Renouvier, me font penser au docteur Pascal « allant des gemmules de Darwin à la périgenèse d’Haeckel, en passant par les stirpes de Darwin ? » Le procédé n’est que trop visible. Par l’accumulation des mots techniques, ou des noms propres, on essaie de donner l’illusion d’une science ou d’une érudition qu’on ne possède point. Celui-ci place Epicure « dans le lointain, à la limite de ses connaissances géographiques » et il en fait un contemporain de Jésus ; celui-là nous apprend que dans l’Inde « en sept générations on fait d’un soudra un brahmane, haussant ainsi expérimentalement le dernier des misérables au type humain le plus achevé ; » et les anachronismes de l’un comme les impropriété d’expressions de l’autre trahissent la même insuffisance de culture générale d’esprit. L’érudition d’Hugo fut vraiment « surprenante, » mais ce n’est point au sens où l’entend M. Mabilleau. Son ignorance était d’ailleurs celle de tous nos romantiques, les plus ignorans, ou même les moins curieux de tous les hommes ; et il n’a rient fait pour y porter remède que de la plâtrer magnifiquement, si je puis ainsi dire, d’histoire et de philosophie.

En général, toute cette première partie du libre de M. Mabilleau, sur la Vie et l’œuvre de Victor Hugo, ne semble pas avoir été suffisamment étudiée. Non pas que l’on n’y trouve déjà plus d’une observation intéressante ou utile, et M. Mabilleau, par exemple, a bien vu ce que l’on pourrait appeler le caractère profondément réaliste de l’imagination d’Hugo. « L’aspect extérieur des choses saisies dans l’originalité pittoresque de leurs formes ou de leurs dispositions, tel est, dit-il, pour Hugo, le principe ou tout au moins le point de départ de toute poésie. » Et en effet, qu’y a-t-il de plus dans les Odes et Ballades ou dans les Orientales ? Mais quelque chose de nouveau s’y ajoute dans les Feuilles d’automne, les Voix intérieures, les Rayons et les Ombres, qui est la faculté de s’halluciner soi-même, de voir au-delà des choses, et « de prêter une valeur morale à l’impression plastique causée par la forme des êtres : » c’est encore une heureuse expression de M. Mabilleau. Pour en éprouver toute la justesse, on n’aura qu’à relire une pièce des Feuilles d’automne, intitulée La Pente de la rêverie. Baudelaire en avait