Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/70

Cette page n’a pas encore été corrigée


3 francs par mois, » — nous dit-elle. Une pitié me saisit, grandissante avec le spectacle renouvelé de ces misères, et je veux vider ma bourse entre la main de la vieille : — « Gardez-vous-en, me souffle un de mes compagnons, nous ne pourrions plus sortir d’ici. » — En effet, le bruit de notre présence a déjà couru tout le quartier, et la foule grossit autour de nous. Le moindre de nos gestes est observé. Si nous donnons, tous les bras vont se tendre. Nous grimpons dans un entresol, à côté, où cinq petits enfans dorment sur un même lit, tandis que la mère se peigne. Je ne vois ni table, ni la plus petite trace de mobilier, sauf une chaise, une casserole et une cuiller à pot. Sur la chaise, un fichu rose, en laine légère, probablement celui que met la mère lorsqu’elle va, dans les quartiers riches, faire le ménage d’un bourgeois. Juste au-dessous, comme nous rasons une fenêtre du rez-de-chaussée : — « Regardez ! » — me dit mon voisin. Et il ajoute, bien que la chose se devine aisément : Sono delle donne di male affari. D’un coup d’œil, je fais le tour de cette salle basse, où plusieurs femmes, horriblement laides et vêtues de haillons, affalées sur des chaises ou sur un coffre couvert d’une toile d’emballage, nous regardent passer. Au fond de l’appartement, une petite lampe brûle devant… oui, devant une image de la Vierge collée au mur. Il paraît que le trait n’est pas isolé. La misère a jeté à ces malheureuses. Mais la traditionnelle piété napolitaine n’est pas toute morte en elles, et elles conservent, jusque dans leur abjection, cette espérance touchante que la Madone les délivrera quelque jour. Et la lampe est là pour le dire. — « Regardez en haut maintenant, » — me dit M. d’Auria. Il me montre du doigt les constructions éventrées qui ferment le cul-de-sac où nous sommes, les murs fendus, les fenêtres sans vitres, les paquets de lattes tombés du toit, arrêtés dans leur chute et pendus à une solive saillante. Les locataires ont émigré. A la hauteur du troisième étage, une rue s’avance, large comme un bloc entier de ces antiques maisons. Elle étend deux grosses poutres, comme des rails, au-dessus des cloisons ruinées. Elle est bâtie presque jusqu’au bord des remblais de décombres. Les lignes blanches des palais qui la bordent s’enlèvent sur le ciel, et diminuent encore la part de lumière du fondaco qui disparaîtra entièrement. C’est la ville nouvelle qui menace, qui surplombe, qui aura demain, couchés sous elle, les débris de ces casernes populaires où tant de générations ont vécu, souffert, quitté la vie avec l’inconcevable regret de la perdre, où il y a eu des drames sombres, des désespoirs, des existences inavouables, mais aussi des actes de dévoûment et de charité à jamais inconnus, et des amours candides, et des joies brèves, et quelques notes au moins de la belle chanson de la vie. Tout va mourir !