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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/692

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coururent à leurs armes, se rassemblèrent et demandèrent à grands cris qu’on les menât au combat. Mais des heures se passèrent avant qu’aucun des généraux parût ; lorsqu’enfin ils arrivèrent au camp, leur air glacial pétrifia tous les braves ; il fut impossible de leur ôter l’idée que le feu que nous entendions était celui du siège d’Avesnes ou l’effet d’une ruse de l’ennemi, qui voulait nous faire sortir de nos retranchemens dans le but d’y rentrer pêle-mêle avec nous. Le lendemain, cependant, le feu recommença ; le camp retentissait d’imprécations ; on aurait fini par marcher sans généraux, si ceux-ci ne s’étaient décidés à faire enfin une sortie. Comme mon bataillon partait, le général Chancel, qui n’avait pas paru la veille, arriva ; un de ses domestiques conduisait un cheval de main ; il me fit monter et me garda avec lui toute la soirée.

L’attaque que nous exécutâmes n’eut aucun caractère, si ce n’est celui d’une mauvaise reconnaissance. L’ennemi, au reste, avait encore sur ce front toutes ses pièces et nous montra à peu près autant de troupes que de coutume ; mais certainement il n’avait plus là que celles qu’il nous montra et qui se seraient retirées, si nous nous étions portés en avant. Au scandale de tous, à l’indignation du général Chancel, qui ne s’approcha que par momens du groupe formé par les généraux Ferrand, Mayer et Desjardin, en répétant sans cesse : « Quels hommes ! quels hommes ! » tout se borna à un feu de tirailleurs, de pied ferme, et à des coups de canon. Ainsi, pas une manœuvre, pas une charge, rien qui pût nous éclairer sur notre position. Après deux heures perdues à cette insignifiante sortie, c’est-à-dire à l’approche de la nuit, nous rentrâmes dans le camp.

Pendant cette sortie, alors que le feu de nos tirailleurs et de ceux de l’ennemi était le plus vif, et que les deux lignes échangeaient le plus de boulets, un lièvre partit entre les jambes de nos soldats. A l’instant, l’ennemi est oublié, et plus de deux cents hommes se précipitent sur le lièvre, le poursuivent, et, à coups de fusil, de baïonnette et de crosse, au risque de s’entre-blesser ou tuer, et malgré ce que les officiers purent faire et dire, cette bizarre chasse continua au milieu des cris, des éclats de rire et de la stupéfaction des Autrichiens, et cela jusqu’à ce que le lièvre fût dans le sac d’un des poursuivans. Le fait n’aurait pas assez d’importance en lui-même pour être rapporté ; mais il caractérise l’état d’esprit des soldats, entraînés par le manque de confiance en leurs chefs et par la disette à commettre de pareils faits d’indiscipline en présence de l’ennemi.

En revenant de cette mauvaise parade, j’accompagnai le général Chancel jusque chez lui, et c’est pendant ce trajet que, après être revenu sur la médiocrité et la pusillanimité des généraux Desjardin et Mayer, et sur la faiblesse avec laquelle le général Ferrand déférait à leurs avis, il m’expliqua l’éloignement où il s’était tenu d’eux et me