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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/69

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II avait tout à fait l’air, l’allure et aussi la puissance d’un chef, comme je le vis bientôt. Il n’était pas seul. Avec nous, nous emmenions deux journalistes, mon ami le professeur N… et plusieurs autres dont l’état civil ne m’a jamais été bien connu, mais qui possédaient tous des intelligences dans le quartier.

Nous sortons ensemble de la rue où nous nous sommes rencontrés, pour pénétrer dans une seconde, parallèle aux quais. Nous entrons deux par deux, — car le couloir est peu large et affreusement sale, — sous une voûte longue d’une vingtaine de mètres, conduisant à une ruelle. Hélas ! quel lamentable assemblage de la misère des choses et de la souffrance humaine ! Quel spectacle pour ceux qui seraient venus avec l’illusion d’une Naples folle de joie, contente de vivre au soleil ! La ruelle n’est qu’une bande de ciel bien mince, rompue par des haillons qui pendent aux fenêtres, et, plus bas, qu’une tranche d’air empesté, entre deux façades percées à toutes les hauteurs et tachées de longues traînées de moisissure verte. Un second portique à gauche donne accès dans une cour intérieure, toute petite elle-même, au milieu de laquelle s’élève un puits entouré de tas d’immondices nageant dans une boue noire. Tout le monde puise là l’eau quotidienne. Un escalier extérieur en bois monte autour de cette sorte de gouffre bâti et habité. Des têtes se montrent aux étages, des têtes de femmes et d’enfans, et pas rieuses, je vous assure, mais fatiguées et pâles. On nous regarde avec un peu d’inquiétude. Que viennent-ils faire, ces étrangers, dans le pays de la faim ? On nous prend pour des députés chargés de quelque inspection. Puis une locataire reconnaît M. d’Auria : un sourire triste erre sur ces figures d’abord défiantes. En une minute, nous sommes enveloppés d’une tourbe de femmes dépeignées, d’enfans à demi nus, d’hommes tenant encore à la main un jeu de cartes marquées de signes que j’ignore. A chaque moment j’entends dire : « Voilà quelques années, le rendez-vous des affiliés de la mala vita était ici… Les camorristes se réunissaient là pour préparer un coup… Tel crime a été commis dans ce vicolo, et jamais l’auteur n’a été découvert… »

Nous visitons successivement le fondaco Pietralella, le fondaco delle Stelle, le fondaco Freddo, le fondaco Verde, le fondaco Santa-Anna. Une vieille, qui s’est arrêtée d’éventer, avec un morceau de carton, le brasero où cuisent, en pleine ruelle boueuse, les pommes de pin vertes dont elle mangera la graine, nous invite à voir sa chambre. J’entre, à sa suite, dans un corridor absolument noir, et, après sept ou huit mètres de parcours, j’aperçois, à la lumière d’une allumette, une sorte de trou sans fenêtre, ne recevant d’air et de lumière que ce qui peut en venir par ce tunnel : — « On me loue cela