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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/687

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que nous traversions, c’était un spectacle qui ne pouvait manquer d’exciter un enthousiasme général ; ce qui nous flattait encore, c’est que les plus jolies femmes faisaient éclater leur approbation à l’envi l’une de l’autre, et nous excitaient à la justifier davantage.

L’apprentissage ne fut pas de longue durée. Peu de jours après son départ et après Valmy, Thiébault avait occupé sa place de bataille dans la division du général O’Moran, avait pris part aux combats qui se renouvelaient chaque matin, et se distinguait, particulièrement dans l’affaire de Bernissart où il était nommé sergent, puis à celle de Blaton, à laquelle, quoique très malade, il avait voulu prendre part.

Ce combat qui ne nous coûta aucun de nos amis nous parut superbe, de même que le métier des armes fut à nos yeux le premier du monde, et la guerre la plus inspiratrice des conceptions de l’homme ; il eut pour objet d’empêcher le corps que nous avions en tête de renforcer les troupes que Dumouriez battait ce jour-là même, 6 novembre 1792, à Jemmapes, avec le restant de son armée dont nous formions la gauche. Le combat terminé, le général O’Moran passa devant le front de bandière de ses troupes ; surpris de voir dans un bataillon aussi bien tenu que le nôtre un grenadier en veste, il en demanda le motif, et ce que le chef de bataillon Le Brun lui répondit à ce sujet contribua à me valoir les deux grades qu’il me donna quatre ou cinq mois après.

C’est à ce moment que Thiébault fut adjoint à son père pour négocier la réunion du Tournaisis et de la Belgique à la France. Les propositions faites à Bruxelles avaient été approuvées. Mais ces négociations n’occupaient pas exclusivement le jeune soldat diplomate.

Nous avions trouvé à Tournai Mme de Sillery, la comtesse de Genlis, et avec elle sa nièce Mlle Henriette de Sercey, puis Mlle d’Orléans, ou la citoyenne Égalité, comme on l’appelait alors. Ces dames revenant d’Angleterre, il y avait quelques mois, n’avaient pu obtenir la permission soit de rentrer, soit plutôt de rester en France, où je crois qu’elles avaient débarqué.

Quant à moi, je fus bientôt l’objet de bontés toutes particulières. J’étais non-seulement reçu tous les jours, mais je l’étais le matin comme le soir. Mademoiselle, dont Mlle Henriette partageait l’appartement, me faisait la grâce de me recevoir dans la seule pièce qu’elles eussent à elles deux. Parfois je fus même admis à l’honneur de déjeuner avec elles, et alors j’arrivais à neuf heures du matin. Quand elles avaient des promenades à faire, j’étais leur cavalier unique ou, comme elles