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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/678

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Monsieur le duc, répondit-il, autrefois, nous faisions de très humbles remontrances au roi ; aujourd’hui, nous lui montons des gardes. »

J’avais passé la nuit au château, et, vers six heures du matin, afin de respirer l’air frais, deux de mes camarades et moi, encore en bonnet de police, nous sortîmes par la porte du milieu, pour faire par les terrasses le tour des Tuileries. Comme nous approchions de la terrasse du bord de l’eau, le roi sortait de la petite porte du château, près le pavillon de Flore, accompagné de deux messieurs, mais sans gardes ; il allait faire la même promenade. Nos bonnets à bas, nous nous arrêtâmes respectueusement pour le laisser passer ; cependant, ne jugeant pas que ce fût un motif pour changer de projet, nous le suivîmes à cinquante ou soixante pas de distance. Les deux rampes de fer à cheval descendues et montées, comme, en suivant la terrasse des Feuillans, il arrivait à la petite porte du passage qui, à travers le couvent des Feuillans, communiquait de la place Vendôme aux Tuileries et de ces deux endroits à la salle de l’assemblée constituante, une jeune dame débouchait de cette porte ; elle était précédée par un joli petit épagneul, qui se trouvait déjà tout près du roi ; dès qu’elle reconnut celui-ci, elle se hâta de rappeler son chien en s’inclinant profondément ; de suite le chien se retourna pour accourir vers sa maîtresse, mais Louis XVI, qui tenait à la main un jonc énorme, lui cassa les reins d’un coup de ce gourdin. Et, pendant que des cris échappaient à la dame, pendant qu’elle fondait en larmes et que la pauvre bête expirait, le roi continuait sa promenade, enchanté de ce qu’il venait de faire, se dandinant un peu plus que de coutume et riant comme le plus gros paysan aurait pu le faire.

D’un mouvement spontané nous nous arrêtâmes et rétrogradâmes, pour ne pas continuer à suivre « ce tueur de chiens, » ainsi qu’un de mes camarades le nomma… Nous étions indignés non moins que scandalisés ; rien ne nous avait paru plus grossier que le rire et plus gratuitement méchant que le fait, qui du reste cadrait à merveille avec les coups de cravache dont ce roi aimait tant à gratifier les perruquiers et les prêtres que, pour leur malheur, il rencontrait pendant ses chasses. Un pareil trait semble encore plus inexplicable, si on se reporte à la situation où se trouvait alors Louis XVI, et il me rappelle un mot qui n’avait fait que me scandaliser, mais qui dès ce moment changea pour moi de caractère. Voici ce mot. Il y avait quelque temps que, dînant, ainsi que mon père, chez le marquis d’Aoust, nous nous y étions trouvés avec l’archevêque de Cambrai, Ferdinand de Rohan, et le bailli de Suffren. On avait parlé du roi pendant le repas, et, comme on avait fait l’éloge de sa bonté et qu’un des convives avait observé qu’elle était peinte sur son visage, l’archevêque, sans baisser la voix, mais les yeux fixés sur son assiette, avait dit : « L’heureux