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Page:Revue des Deux Mondes - 1893 - tome 119.djvu/671

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dire l’obsession de tous les esprits. Aux plaisirs de la galanterie allaient succéder la persécution, les horreurs de la guillotine ; la tragédie suivit la comédie, comme dans l’anecdote suivante, où nous voyons apparaître dans un bal une courtisane, alors célèbre qui, ainsi que la Dubarry elle-même, devait finir sur l’échafaud :

Le bal du Vauxhall réunissait une grande partie de la société du Ranelagh, mais non la partie la plus choisie : ainsi j’y allais, et ma mère n’y allait pas. Au reste, j’y retrouvais au nombre de quelques femmes célèbres par leurs charmes et qu’on désignait alors par le mot de « demi-castors, » cette jeune Sainte-Amaranthe, l’une des beautés les plus accomplies et les plus délicieuses que l’on puisse imaginer. Après une prétendue absence, c’est-à-dire une retraite de quelques mois, employée à mettre au monde un enfant, dont le comte d’Artois, disait-on, était le père, elle reparut au Vauxhall un jour que Gassicourt et moi nous y étions. Nous ne pûmes nous lasser d’admirer cette créature, qui nous parut encore embellie et qui nous sembla plus qu’humaine. Au milieu du charivari de ce bal, Gassicourt fit sur elle un madrigal qui finissait ainsi.

On dit………
Qu’à ses appas conquis un poupon doit le jour !
Vraiment bonne nouvelle !
A l’Olympe étonné Vénus parut plus belle,
Quand elle eut fait l’Amour.

Cette angélique personne épousa peu après le fils de M. de Sartine. Pour échapper aux cannibales qui, sous la Terreur, gouvernaient la France, il paraît qu’elle fit la cour aux chefs hideux de cette séquelle. Le 9 thermidor approchait, et elle allait être sauvée, lorsque, à un souper, qui à beaucoup d’autres convives réunissait chez elle Trial et Robespierre, ce dernier se grisa et révéla tout son plan ou plutôt la mission qu’il exécutait pour dégoûter, à force d’horreurs et de sang, la France de la liberté. Le lendemain matin, Trial, qui avait conservé sa raison, courut chez lui et lui dit : « Tu as tout découvert hier à souper, et tu as mis dans ta confidence des gens sur lesquels il est impossible que tu comptes. » A l’instant, ce monstre fait accuser Mme Sainte-Amaranthe la mère, M. et Mme de Sartine, toutes les personnes qui avaient été du souper et jusqu’aux domestiques, d’avoir voulu l’empoisonner ; tout ce monde, aussitôt arrêté, est traduit au tribunal révolutionnaire, jugé, condamné et exécuté ! Mais ce qu’il y eut d’éminemment remarquable dans cette déplorable catastrophe, ce fut l’héroïsme avec lequel mourut cette jeune et si belle personne, accoutumée depuis sa naissance à toutes les sensualités du luxe, de la mollesse et de la volupté. Tous